« Zone à défendre », zone à débat : l'école

La réaction avance, et pas seulement dans les discours des hommes et femmes politiques de droite. Le collectif Questions de classe(s) organisait le 26 novembre une ZAD (zone à défendre) à l’école sur le thème «  Identité ou égalité, un choix pour l’école : l’école, un enjeu idéologique  », où il a été question de l’enseignement de l’histoire, de valeurs républicaines et de laïcité.

Avis unanimes des participants à cette «  ZAD à l’école  » du collectif Questions de classe(s) (qui anime le site [1] et la revue du même nom) : des interventions de grande qualité. Si le public était déficient, dans ce mois de novembre peu engageant et avec la concurrence d’une manifestation pour les migrants qui requérait l’attention du même public (des enseignants très engagés dans les combats sociaux), personne n’a regretté avoir écouté Bernard Girard [2], deux représentants du Cercle des enseignants laïques, et William Blanc, l’un des auteurs des Historiens de garde [3].

L’actualité du jour (et des mois à venir) nous oblige à commencer par celui-ci. Cette démolition en règle de Lorànt Deutsch, un auteur à succès qui fait passer derrière anecdotes et allure souriante une conception réactionnaire de l’Histoire et une négation du métier d’historien. William Blanc explique quel est l’enjeu idéologique, apparu en 2005 avec l’amendement sur les «  aspects positifs de la colonisation  », et devenu central pour la droite. Le mentor initial de Lorànt Deutsch dans ce domaine est Max Gallo, progressivement passé de gauche à droite avec la publication de L’âme de la France (2006).

L’histoire, c’est autre chose

Une anecdote (eh oui, nous aussi nous y recourons !) : quand Patrick Buisson, le conseiller d’extrême droite de Sarkozy, se voit offrir un poste en remerciement de ses services durant la campagne présidentielle de 2007, il demande d’avoir une chaine ou une émission historique. C’est que, dans une tradition maurassienne, le culte des ancêtres mythifiés et organisés en récit national est un élément fondamental. Or, rappelle William Blanc, l’Histoire, c’est tout autre chose : la production d’un savoir critique qui analyse différences et changements, et qui soumet ses travaux à la critique mutuelle des professionnels. Ce qui n’interdit pas de s’adresser à un public large, comme un Jacques Le Goff hier ou aujourd’hui Jérôme Baschet ont su le faire brillamment. Ce qui n’interdit pas non plus la passion, mais oblige à se mettre «  en vacances de ses idées  ».

Si seulement ces attaques réactionnaires, qui s’appuient sur les grandes chaines de télévision, étaient contrées par l’université ! Malheureusement, les historiens professionnels qui y enseignent ne sont pas préparés à ces joutes et restent à l’écart, avec cette frilosité de spécialistes qui permet à des adversaires déterminés de marquer des points.

Une enseignante intervient in fine pour conclure par l’évocation du plaisir qu’ont les élèves de comprendre et l’affirmation de la vertu thérapeutique de cette compréhension. C’est bien dans les salles de classe que se situent pour nous ces questions, même s’il faut aussi porter le fer sur la place publique, et armer les enseignants du primaire et du secondaire à revendiquer à la fois leur professionnalité et des enjeux politiques plus que jamais présents.

On ne quitte pas l’Histoire avec Bernard Girard, car c’est par un rappel de l’histoire récente qu’il commence son exposé sur les valeurs républicaines. Qu’est-ce qu’on oublie vite, se dit-on, quand il nous rappelle les petites phrases bien raides de Valls et Hollande à la suite des attentats, qui défendaient la nécessité de «  restaurer l’autorité du maitre  » et de « repérer  » les dangereux agitateurs de 8 ans et demi. Cette vision ante-68 de l’école, la confusion de la civilité et de la citoyenneté, de la citoyenneté et de la nationalité, fait du mal, car elle donne du poids aux conceptions réactionnaires, dès lors qu’elles deviennent un tissu commun droite-gauche et une sorte de passage obligé du discours politique. Et pourtant… Un enseignant explique que, dans son CDI, ça a beaucoup discuté à la suite des attentats, dans tous les sens et très positivement. Un autre, abordant les exercices de confinements auxquels son collège est astreint, se demande quels sont les effets désirés. Ce qui est sûr, dit-il, c’est que certains élèves apprennent la peur et qu’aux yeux d’autres, l’institution se ridiculise avec ce cinéma inefficace (comme si elle avait besoin de se décrédibiliser !). Les valeurs républicaines proclamées sont bien loin.

Laïcité d’apaisement

Troisième sujet : quelle laïcité ? Agnès Flores et Jérôme Martin sont deux enseignants de Seine-Saint-Denis qui en parlent en praticiens (l’une enseigne l’histoire-géographie, l’autre le français), en militants syndicaux (ils disent à quel point les urgences sociales sont dominantes dans leur département, et donc dans quelle mesure cette question peut faire écran, voire diversion) et en défenseurs d’une laïcité d’apaisement. Leur Cercle des enseignants laïques a publié aux éditions La Découverte, avec l’aide de Jean Baubérot qui fait autorité sur le sujet, un utile Petit manuel pour une laïcité apaisée. Ils reviennent sur l’idée que les lois de 1905 ont été écrites dans un esprit de compromis dès le départ (un jour prévu pour le catéchisme, présence d’aumôneries dans les lycées) et qu’elles visaient la neutralité de l’État et de ses agents, pas celle des usagers du service public et encore moins celle de l’espace public.

Tout a changé quand l’adversaire n’a plus été l’Église catholique mais l’islam, «  métonymie de l’étranger  ». Et ils pensent que la loi de 2004 n’a pas «  calmé le jeu  », offrant même la voie au développement d’écoles privées. Quand viennent les questions, Laurence de Cock, membre du collectif d’enseignants d’histoire et de géographie Aggiornamento, intervient pour dire qu’en fait on ne sait pas encore comment cette question est vécue dans les classes ; les enquêtes sur le sujet ne font que commencer, on peut juste dire qu’il semble que cette obsession de l’islam et de la laïcité n’existe pas partout (même si on comprend qu’en Seine-Saint-Denis et à Paris, les interrogations soient plus présentes). À suivre, ce rapport entre imaginations enflammées, arrière-pensées pas très propres et débats complexes sur un sujet brulant.

Des interventions solides, des échanges de professionnels en réflexion avec des auditeurs qui sont eux aussi des professionnels en réflexion (seule différence, les premiers écrivent, les seconds pas encore), «  c’est un plaisir d’entendre les autres penser  », pour reprendre le mot d’une de mes anciennes élèves, un plaisir accru quand on y participe.

Jean-Pierre Fournier

Coordonnateur REP à Paris, membre du CA et du comité de rédaction des Cahiers pédagogiques, membre du collectif Questions de classe(s)

[3] William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Historiens de garde, de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, éditions Libertalia, 2016.

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