Théories complotistes : quand Najat Vallaud-Belkacem trolle ses trolls

Elle-même ciblée par plusieurs campagnes de désinformation en ligne, la ministre de l’éducation nationale a mobilisé les enseignants dans la lutte contre les théories du complot.

Aucune personnalité politique n’a fait, autant que Najat Vallaud-Belkacem, les frais de la rumeur. Ses adversaires ont, sur la Toile, déformé les propos comme les intentions, attaqué la personne presque autant que l’action. Si la ministre de l’éducation nationale ne sous-estime pas l’attrait des théories complotistes sur les élèves – un « ennemi intime du savoir et des connaissances auquel il nous faut faire face », soulignait-elle devant un parterre d’élèves et d’enseignants il y a tout juste un an –, elle a choisi, la concernant, d’y répondre par l’humour, la dérision. « Troller ceux qui la trollent », résume-t-on dans son entourage.

« Internet a révélé ces derniers jours un complot contre l’accent circonflexe. Un complot que je prépare depuis mes 13 ans, patiemment », expliquait-elle le 9 février 2016, à l’occasion d’une journée d’étude sur le complotisme organisée au Muséum d’histoire naturelle, à Paris. En guise de « complot », sa supposée réforme de l’orthographe (des rectifications orthographiques remontant à 1990) qui enflammait, alors, les réseaux sociaux. « On ne pourra pas m’accuser de l’avoir décidé dans la précipitation. Nous sommes en 1990, je suis en 5e, et j’ai sans peine réussi à convaincre l’Académie française de me prêter main-forte pour conduire à bien ce projet inavouable ».

« Quand on vous dit que l’on nous cache tout ! »

Dans son discours d’un gros quart d’heure, un florilège des rumeurs la concernant. « Je tiens à dire que ce complot [contre l’orthographe] n’est pas une lubie de femme enceinte, soulignait-elle. Je le précise car j’ai découvert ces derniers temps, grâce à Internet, que j’attendais mon troisième enfant. Cela fait naturellement le bonheur de mon mari. Pardon. De mon ex-mari. Ces mêmes sites m’ont en effet appris que j’étais divorcée. Quand on vous dit que l’on nous cache tout ! »

« Mais, me suis-je demandée, pourquoi ce divorce dont je n’étais pas au courant ? Une rapide recherche sur Internet m’a éclairée sur ce point : je lui ai caché, pendant des années, une terrible vérité. Je ne suis pas Najat Vallaud-Belkacem. Je suis Claudine Dupont. » Un faux nom qui avait circulé sur Twitter, avec une fausse carte d’identité, dès la rentrée 2014 – sa première en tant qu’ex-ministre aux droits des femmes nouvellement promue à l’éducation.

Une rumeur parmi d’autres : on ne compte plus les attaques ciblant son âge, son genre, mais surtout ses origines, sa confession. De fausses informations colportées via Internet, mais aussi à la une des journaux de droite et d’extrême droite. « L’ayatollah. Enquête sur la ministre de la rééducation nationale », titre Valeurs actuelles le 4 septembre 2014. Minute fustige, à la même période, la nomination d’une « Marocaine musulmane à l’éducation ». Najat Vallaud-Belkacem répond en citant Desproges : « C’est beaucoup plus économique de lire Minute que d’acheter Sartre car pour le prix d’un journal, vous avez à la fois la nausée et les mains sales. » Aux partisans de la Manif pour tous, à la « réacosphère » dans son ensemble, qui fustigent la « théorie du genre » à l’école, elle ironise sur sa « coupe de cheveux », « preuve ultime » de ce qu’elle essaierait « de transformer les filles en garçons ».

« Tout ça révèle le rapport compliqué que certains entretiennent avec la féminité, la jeunesse ou avec l’idée même que ce pays soit composé de Français d’origines diverses, explique-t-elle alors aux journalistes. Pour eux, chacune de ces trois qualités est suspecte en soi, alors les trois en même temps, ça fait sans doute beaucoup. » C’est aussi l’explication avancée par ses collaborateurs : si Najat Vallaud-Belkacem est une « cible », c’est qu’elle incarne toutes les « premières fois ». Première femme nommée à ce ministère – le quatrième dans l’ordre protocolaire –, première binationale (franco-marocaine), issue de l’immigration, des zones d’éducation prioritaire. Et parmi les premières de cette génération qui se livre au jour le jour sur la Toile, à coup de tweets et de selfies…

Le péril, côté jeunes

Dès lors qu’il s’agit des élèves, l’ironie cède et le ton change : tous les acteurs de l’école ou presque, et même les détracteurs de la ministre, lui reconnaissent d’avoir pris la mesure, dans le sillage des attentats de 2015, du péril côté jeunes. « Le conspirationnisme s’invite dans les salles de classe » ; « les enseignements sont contestés » ; « c’est un réel danger », martèle-t-on depuis bientôt deux ans rue de Grenelle. Une prise en compte partagée au plus haut niveau de l’Etat, souligne Rudy Reichstadt, animateur du site ConspiracyWatch. info, dans un « état des lieux du conspirationnisme » publié sur le site de la Fondation Jean-Jaurès en février 2015. « Les attentats de Paris des 7 et 9 janvier 2015 ont eu un effet collatéral inattendu : la désignation, de la part des plus hautes autorités de l’Etat, du conspirationnisme comme problème public », y écrit le politologue.

Ce « problème public » est difficile à mesurer précisément : si quelques chiffres circulent – un Français sur cinq croirait en l’existence d’une société secrète, les « illuminati » (Ipsos, 2014) –, il n’existe pas d’enquête d’opinion réalisée spécifiquement auprès des jeunes.

La guerre au complotisme

Quand elle déclare la guerre au complotisme, l’éducation nationale a le verbe haut : « Aujourd’hui, a défendu la ministre le 9 février 2016, marque le début d’un formidable mouvement pour opposer au complotisme, à son emprise et à la fascination qu’il exerce, les forces qui sont les nôtres  : celles du savoir, de la rigueur et de la réflexion. » Concrètement, l’institution s’appuie notamment sur deux matières : l’enseignement moral et civique (EMC) et l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Elle fait porter l’effort sur le collège, en prenant appui, entre autres, sur les professeurs documentalistes, maîtres d’œuvre de l’acquisition d’une culture de l’information, de la presse, du numérique.

« Et l’action va bien au-delà », défend-on au cabinet, en faisant valoir que la journée du 9 février n’a été qu’un « commencement ». Depuis, de la maternelle au lycée, quelque 350 projets pédagogiques ont été proposés par des enseignants, des chercheurs, des associations… De l’« atelier philo » en maternelle à la « cartographie des controverses » au lycée, « l’offre est riche à tous les niveaux de la scolarité », défend-on au ministère. Quatre-vingt huit de ces projets ont été sélectionnés pour être mis en ligne, à l’usage des enseignants, ces prochains jours ; seize d’entre eux seront financés par l’éducation nationale. Une réflexion sur l’évaluation des élèves est lancée ; des plans de formation organisés…

C’est bien là où le bât blesse, disent les enseignants, pour qui les lacunes de la formation sont un point faible. L’institution a repéré le problème, la bonne volonté est là, les initiatives locales en sont la preuve, mais le cadrage demeure flou. « La parole ministérielle ne vaut pas acte, résume Christian Chevalier, du syndicat SE-UNSA. A l’heure où, dès la fin du primaire, les enfants surfent sur Internet et les réseaux sociaux, on peut reconnaître au gouvernement d’avoir sorti de l’ombre le défi que cela pose à la communauté éducative, mais pour la mise en œuvre, on est encore très loin du compte. »

« Ça fait vingt ans au moins qu’on travaille activement sur l’information, sa fiabilité, son éthique, des notions somme toute classiques au collège, nuance Florian Reynaud, membre de l’Association des professeurs documentalistes de l’éducation nationale. Mais sur la rumeur ou la désinformation, les formations n’ont intégré ces thématiques que récemment » Cette année, les académies d’Aix-Marseille et Nice ont été en pointe, dit-on, sur le sujet. L’enjeu est de faire tache d’huile.

  • Mattea Battaglia
    Journaliste au Monde

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