Suzhou, un écosystème d'innovation made in China

Suzhou est passée en moins de trois décennies du statut de tranquille lieu de villégiature de la banlieue de Shanghai à celui de mégalopole, vitrine de la technologie chinoise. Plongée au cœur de cet écosystème mêlant entreprises, centres de recherche et universités, qui attire des établissements du monde entier.

En trente ans, Suzhou, lieu de villégiature non loin de Shanghai, surnommée la Venise de l'Est, est devenue une métropole de 11 millions d'habitants dédiée à l'innovation.

En trente ans, Suzhou, lieu de villégiature non loin de Shanghai, surnommée la Venise de l’Est, est devenue une métropole de 11 millions d’habitants dédiée à l’innovation. // © Xinhua/Zuma/REA

Suzhou est passée en moins de trois décennies du statut de tranquille lieu de villégiature de la banlieue de Shanghai à celui de mégalopole, vitrine de la technologie chinoise. Plongée au cœur de cet écosystème mêlant entreprises, centres de recherche et universités, qui attire des établissements du monde entier.

Avec ses longues avenues tracées au cordeau, bordées de complexes de béton et de verre ultramodernes, le parc international industriel de Suzhou (SIP), qui s’étale sur près de 300 km2 à quelques dizaines de minutes de voiture des canaux de la ville historique, semble sorti d’un film d’anticipation. 

Les photos de paysages bucoliques accrochées sur les murs du monumental centre d’exposition dédié au SIP témoignent de la rapidité avec laquelle Suzhou s’est métamorphosée. Il y a 35 ans, elle n’était encore qu’une « petite » ville dans la zone d’influence de Shanghai surtout célèbre pour… son patrimoine culturel et ses jardins zen. Aujourd’hui, la mégalopole de 11 millions d’habitants (district de Suzhou) est l’une des vitrines technologiques du pays, visitée chaque année par des spécialistes du monde entier.

Un projet pilote dans les années 1990

« Conçu au début des années 1990 comme un projet pilote – c’est notamment le premier parc technologique chinois à intégrer la notion de RSE [responsabilité sociale et environnementale] –, le SIP reste aujourd’hui une zone très attractive sur le plan international », remarque Sonia Chikh M’hamed, enseignante-chercheuse à l’IFC (Institut franco-chinois) de Suzhou. 

Dans le sillage de la libéralisation de l’économie chinoise lancée à la fin des années 1980 par Deng Xiaoping, en 1992, le gouvernement prend la décision de construire un grand parc technologique inspiré du modèle singapourien. Après une série d’audits, Suzhou, à 80 km du hub financier et des universités de Shanghai, est choisie pour l’implantation du futur SIP.

Le projet se concrétise à partir de 1994, sur des terres mises à disposition gratuitement par le district de Suzhou, et placé sous la direction d’un comité de direction mixte (sino-singapourien), chargé de piloter le développement du parc. La priorité est alors d’attirer sur le site un maximum d’entreprises chinoises, mais aussi étrangères.

ATTIRER les entreprises étrangères…

Pour y parvenir, le parc, qui dispose de moyens financiers importants, ne lésine pas : loyers réduits, prise en charge des formalités administratives et des frais de dédouanement, financement d’études de marché, aide au logement pour les étrangers, etc.

Une politique active d’aide à l’implantation est mise en place, et le succès est au rendez-vous : « Au début, les premières à répondre à l’appel étaient les petites entreprises de production et de R&D chinoises, puis les grands groupes internationaux et les PME étrangères désireux de pénétrer le marché chinois ou asiatique. À titre d’exemple, côté français, Safran, Areva ou Engie ont été parmi les premiers à s’y installer », précise Alice Guilhon, directrice générale de Skema BS. 

Avec l’évolution du modèle de croissance chinois et le passage du « made in » au « designed by », les entreprises d’assemblage ont progressivement laissé la place aux nouvelles technologies. En 2013, Microsoft y installe un grand centre de R&D autour de la notion de ville intelligente. Aujourd’hui, le SIP abrite plus de 3.000 entreprises (Samsung, Philips, Bosch, L’Oréal, Safran, Holleywell…), dont 120 parmi les 500 plus importantes au monde, selon le classement du magazine « Fortune ».

… ET LES UNIVERSITÉS DU MONDE ENTIER

Depuis une quinzaine d’années, les autorités du parc ont complété cette stratégie par une politique d’attraction des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche, indispensables à la création d’une vraie plate-forme d’innovation. 

À partir de 2003, quelques-unes des meilleures universités chinoises sont invitées à installer des antennes sur le technopôle. « Elles ont bénéficié de facilités en matière d’immobilier, ou de détaxe, mais elles n’ont pas eu d’autre choix que d’appliquer la stratégie décidée en haut », rappelle la directrice générale de Skema, Alice Guilhon. 

Comme elles l’avaient fait pour les entreprises, les autorités du parc entreprennent également de convaincre de grandes institutions internationales de poser leurs bagages dans le « Dushu Lake Science and Education Innovation district », le nouveau quartier du SIP dédié à l’innovation. 

Conçu au début des années 1990 comme un projet pilote, le SIP reste aujourd’hui une zone très attractive sur le plan international.
(S. Chikh M’hamed)

La Chine, qui a adhéré à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2001, a décidé d’ouvrir partiellement son vaste marché de l’enseignement supérieur aux acteurs étrangers, moyennant certaines restrictions (adossement à un partenaire local, recrutement et délivrance de diplômes d’étudiants chinois soumis à l’homologation du ministère chinois de l’Éducation). Objectif ? Prendre le meilleur des systèmes étrangers afin d’offrir aux étudiants chinois des formations de haut niveau et un environnement ouverts sur l’international.

Le Dushu Lake district, dont les représentants sont sans cesse à la recherche de nouveaux partenaires de rang mondial, accueille à ce jour 28 universités. Les deux tiers environ sont des campus d’universités chinoises (Nanjing University, Suzhou Research Institute, Wuhan University, Shandong University, Sichuan University, etc.).

Les autres sont, pour la plupart, le résultat d’une coopération entre la fine fleur des établissements chinois et des institutions étrangères de renom : singapouriennes, comme l’université nationale de Singapour, américaines, avec l’université de Dayton ou UCLA, australiennes avec les universités de Monash (Melbourne) et de Sydney – dernière ouverture en date –, ou encore britannique, avec Liverpool University.

LIVERPOOL-XI’AN JIAOTONG, UN EXEMPLE EMBLÉMATIQUE

L’institution, qui a été l’une des premières à lancer, en 2006, sa joint-venture avec l’université de Xi’an Jiatong, spécialisée dans les transports, constitue selon beaucoup d’observateurs une des plus belles réussites du parc. À côté de son offre de masters de haut niveau, l’université britannique est parvenue à développer une activité de recherche importante (les énergies futures, la ville durable ou les nanotechnologies), en lien étroit avec les besoins et les infrastructures locales.

Les Français sont également représentés sur le site. En 2010, l’IFC (institut franco-chinois) de Renmin, premier du genre dans le secteur du management et des sciences sociales, a vu le jour, sous l’égide d’un consortium français (Kedge BS, l’université Paul-Valéry Montpellier 3 et Paris-Sorbonne) et de l’université chinoise de Renmin. Comme la plupart des formations dispensées sur le SIP, l’institut s’adresse prioritairement aux étudiants chinois, sélectionnés avec soin. 

L’IFC, UNE FORMATION D’ÉLITE POUR ÉTUDIANTS CHINOIS

Le millier d’étudiants chinois formés chaque année dans ce programme d’élite ont vocation ensuite à occuper les postes de cadres des entreprises de la région. Les autorités, qui ont financé à hauteur de plusieurs dizaines de millions la construction du campus 29.000 m2 de l’IFC, espèrent en effet que les étudiants resteront en Chine. 

Pour Kedge, le programme, dont l’équilibre financier est assuré par le déplafonnement des frais de scolarité payés par les étudiants – autour de 60.000 RMB, soit environ 8.150 euros par an, contre 700 euros dans une université chinoise publique –, obtenus grâce à l’homologation du projet par le gouvernement chinois, est un bel outil d’internationalisation, qu’il s’agisse du corps enseignant, du recrutement ou de la recherche. Et un moyen de s’enraciner en Chine.

SKEMA, POURVOYEUSE D’ÉTUDIANTS ÉTRANGERS 

Installée à quelques centaines de mètres, Skema BS a opté pour une stratégie totalement différente. Soucieuse de développer sa propre marque en propre, l’école, approchée par un acteur de l’écosystème, a choisi, en 2009, de créer une entreprise de droit chinois. Et monté son campus avec le projet d’y former ses propres étudiants au management « made in China ». Exclusivement franco-français à ses débuts, le recrutement s’est ouvert. Les 1.000 étudiants accueillis chaque année sont désormais issus de 54 nationalités, contribuant ainsi à accroître la diversité culturelle du parc.

« Les autorités du parc sont très contentes qu’on leur amène des étudiants étrangers qui restent encore peu nombreux, et en échange, ils nous soutiennent« , analyse Alice Guilhon. Chaque année, la business school reçoit 500.000 RMB (environ 60.000 euros) du SIP pour verser des bourses à des étudiants étrangers, ou développer des missions en entreprise pour ses étudiants. Une initiative emblématique de la politique active menée par les équipes du SIP pour favoriser les synergies entre les acteurs. Dans cet esprit, en 2013, Skema a créé avec l’université Xi’an Jiaotong-Liverpool un incubateur accueillant plus de 120 projets. 

Les autorités du parc sont très contentes qu’on leur amène des étudiants étrangers qui restent encore peu nombreux, et en échange, ils nous soutiennent.  
(A. Guilhon)

PRIORITÉ A L’ENTREPRENEURIAT

L’entrepreneuriat, érigé par le gouvernement chinois au rang de priorité nationale, est au cœur de la politique du SIP. Actuellement, le district de Dushu Lake abrite pas moins d’une vingtaine de maxi-incubateurs spécialisés. Installés sur des centaines de milliers de mètres carrés, ces vastes complexes qui accompagnent des centaines de projets d’innovation dans le même secteur, tiennent plus du complexe scientifique que de l’incubateur à la française. 

Les ingénieurs issus de grands groupes ou les chercheurs venus des universités voisines qui planchent sur ces innovations essaiment pour les grandes entreprises de l’écosystème, ou montent leur start-up. Une politique qui porte ses fruits. Les principaux géants (Nanopolis, Creative Industrial Park, Biobay…) ont ainsi contribué à l’émergence de plus de 2.000 start-up les secteurs phares des nanotechnologies, des biotechnologies, du numérique ou des industries culturelles. 

Avec 86 brevets déposés pour 10.000 habitants, le parc affiche en la matière un taux six fois supérieur à celui de la province. En 2015, le SIP a généré 28 milliards de dollars de revenus, soit 15 % de la richesse du district de Suzhou, alors qu’il ne concentre pourtant que 7 % de sa population. 

UN MODELE CONCURRENCÉ

Des performances qui lui ont valu d’être classé deuxième parc industriel du pays par le bureau national des statistiques. « Le SIP, qui arrive à maturité, peut être considéré comme un exemple réussi », précise Sonia Chikh M’hamed, enseignante-chercheuse à l’IFC.

Mais la concurrence est rude au plan national : d’immenses technopoles émergent dans la périphérie de Pékin et dans les villes du Sud, en prise immédiate avec la carte mondiale. De l’avis des spécialistes, pour garder son rang,  Suzhou devra relever deux principaux défis : retenir les entreprises sur place et s’internationaliser encore. Alice Guilhon en est persuadée : « Pour entrer de plain-pied dans une dynamique d’innovation, les Chinois, qui n’ont pas une culture de la transversalité, devront s’ouvrir. »

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