Devenir ergonome : l’humain d’abord

Dix-sept formations de master permettent, en France, d’accéder en trois ans à une certification européenne.

Dans une usine de la région nantaise, le 16 janvier.La question du bien-être sur les lieux de travail, les phénomènes de bore-out et de burn-out font partie du champ d’investigation des futurs ergonomes.

Pour Olivia Durand et ­Robin Girod, c’est le baptême du feu. Les deux étudiants en master Sciences cognitives et Ergonomie à l’université de Bordeaux vont ­intervenir durant plusieurs mois dans une entreprise dans le cadre de leur stage de fin d’études.

Leur objectif ? Apporter une ­expertise lors de la réorganisation de l’usine. C’est-à-dire adapter l’environnement au bien-être des employés. Afin d’épauler les jeunes stagiaires, des séances collectives de tutorat sont organisées à l’université de Bordeaux. Olivia et Robin présentent à leurs camarades de classe l’avancée de leur projet de stage.

Les questions pleuvent : « Quels sont les gestes que les ouvriers ­effectuent le plus ? Avez-vous évalué les risques de sécurité ? » interroge un étudiant. « Avez-vous plus de détails sur l’historique du projet de déménagement ? Y a-t-il eu des conflits à ce sujet ? », s’enquiert une autre. « Pensez à clarifier la demande de l’entreprise, tempère leur enseignant Johann Petit. Vous ne pourrez pas tout faire. » Et les deux comparses de noter les moindres remarques du groupe pour préparer leur ­immersion prochaine. Ils réaliseront des ­entretiens et des vidéos sur le site de l’usine avant de ­poser un premier diagnostic.

Manque de notoriété

Placer l’humain au centre des problématiques liées à la qualité du travail, adapter la machine à l’homme et non l’homme à la ­machine, tel est le credo de l’ergonome. C’est ce qui a séduit Olivia Durand, ingénieure de 34 ans en reconversion après dix années passées dans le bâtiment. « J’avais besoin de mettre davantage de ­valeurs personnelles dans mon travail, se souvient-elle. La dimension très humaine de l’ergonomie me correspond. »Pourtant, en dix ans, Olivia Durand n’a jamais « ni entendu parler d’ergonome ni travaillé avec ».

Consacrée en France en 1963 par la création de la Société d’ergonomie de langue française (SELF), cette profession est peu connue du grand public. Aujourd’hui, dix-sept masters sont recensés dans l’Hexagone par le Collège des ­enseignants-chercheurs en ergonomie, du Conservatoire national des arts et métiers de Paris à l’université d’Albi. Tous permettent d’accéder au titre d’« ergonome européen en exercice » après trois années de pratique. En 2015, 135 détenteurs du titre exerçaient en France sur 400 au total à l’échelle européenne.

La relative jeunesse du métier d’ergonome permet-elle d’expliquer son manque de notoriété ? Pas seulement. « La représentation de l’ergonomie est encore ­assez décalée de la réalité, regrette Pascal Béguin, coresponsable du master ergonomie de l’université Lumière-Lyon-II. Les gens pensent immédiatement à l’ergonomie du produit. Mais l’ergonomie, c’est une méthode avec des concepts. Il ne s’agit pas de mettre au point des machines avec des jolies couleurs ! » La discipline s’intéresse autant à l’organisation et à l’optimisation du travail qu’à la santé psychologique et physiologique du travailleur.

Afin d’accompagner l’insertion professionnelle de leurs étudiants et d’être au plus près du quotidien des entreprises, Pascal Béguin et ses collègues ont multiplié les partenariats avec les industriels de la région.

Diversité des profils

A Bordeaux, les futurs ergonomes effectuent ainsi des interventions en entreprise durant leur deuxième année de master. Un bon moyen de faire connaître l’étendue de leurs compétences et d’être ambassadeurs de leur profession. « Nous avons de très bons retours du travail des étudiants, confirme Daniel Roché, délégué général de l’Union des industries et métiers de la métallurgie Loire. Le problème de l’ergonomie, c’est qu’on ne se rend pas forcément compte de ses bienfaits. C’est seulement lorsque vous conduisez une vieille voiture Traction que vous vous rendez compte du chemin qui a été fait pour arriver à la DS5 ! »

Les étudiants ergonomes trouvent aussi leur force dans la diversité de leurs profils, différents en fonction des masters pour lesquels ils postulent. Il n’y a pas de licence en ergonomie. Le recrutement s’opère « sur un spectre large, sur la base du projet professionnel du candidat », indique Pascal Béguin. Ses étudiants sont ­issus des sciences humaines et ­sociales, de formations d’ingénieurs ou du domaine de la santé. ­Convaincus de la montée en puissance de l’ergonomie, Daniel ­Roché et Pascal Béguin travaillent à l’ouverture d’un nouveau diplôme d’ingénieur avec une spécialisation en ErgoDesign pour 2017. Il réunira l’université Lumière-Lyon-II, l’Ecole supérieure d’art et de design et l’Ecole nationale d’ingénieurs de Saint-Etienne.

Mais les futurs ergonomes, quelles que soient leurs spécialisations, devront avant tout faire face aux mutations du monde du ­travail contemporain. La question du bien-être dans l’entreprise ­conjuguée à la numérisation, les phénomènes de bore-out et de burn-out (épuisement par ennui ou surmenage) font partie de leur champ d’investigation. « On ­observe des risques psychosociaux au ­niveau des surcharges au ­travail. Des personnes qui sont ­débordées par les mails et l’hyper-connexion », décrit Béatrice Cahour, chercheuse au CNRS. Le rôle de l’ergonome consiste alors à proposer des solutions pour transformer ces situations de stress. »

Des évolutions et des enjeux que les masters d’ergonomie prennent en compte. La deuxième ­année du master de l’université d’Aix-Marseille propose pour sa part une double spécialisation en ergonomie et en informatique. Les étudiants peuvent s’orienter à l’issue de leur formation vers la conception de sites Web ou travailler à la réalisation et à l’ergonomie de logiciels.

Un supplément et un salon du « Monde », pour tout savoir sur les masters, MS et MSc

Etudiants en licence ou d’ores et déjà diplômés bac + 5, retrouvez un supplément de 16 pages sur les masters de l’université, ainsi que sur les mastères spécialisés et masters of science proposés par les grandes écoles, dans Le Monde daté du 26 janvier, puis sur Le Monde.fr.

Suivra, samedi 28 janvier, le 13Salon des masters et mastères spécialisés (SAMS) organisé par Le Monde, à la Cité de la mode et du design à Paris, permettant de découvrir plus de 4 000 programmes bac + 5 et de participer à des conférences organisées par nos journalistes (entrée libre, préinscription recommandée).

  • Agathe Charnet
    Journaliste au Monde

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *