« Le prédicat ne change en rien mes objectifs en français »

Au procès de l’école, des professeurs témoignent. Delphine Guichard, professeure des écoles : « Si les problèmes en orthographe se résumaient au prédicat… »

Delphine Guichard fait partie de ces instits tombés en arrêt, à la rentrée 2016, devant un « gros mot » introduit dans les notions à aborder en CM2 : le prédicat. Elle ne songe alors ni à entrer en résistance contre les nouveaux programmes, ni à alimenter la polémique sur la « disparition » du complément d’objet direct (COD) qui enfle sur les réseaux sociaux. Non, ce qui anime cette enseignante et directrice d’école en Sologne, connue de ses pairs pour son blog, « Charivari », c’est de comprendre « à quoi ça sert » ; ce qu’« élèves et enseignants ont à y gagner… ou pas ».

« Cela m’a pris quinze minutes pour me familiariser avec la notion – qui permet de désigner la fonction du verbe ou du groupe verbal. Quinze minutes, encore, pour savoir comment la présenter à mes élèves. » En classe, pas de révolution : « Avec le prédicat, l’étiquette est modifiée, pas l’enseignement. » Et pourtant, la notion s’est bel et bien hissée en « une » des médias, comme symbole de ce « nivellement par le bas » imputé à la gauche.

Delphine Guichard n’en est plus à sa première polémique. Elle a déjà essuyé celle sur la supposée réforme de l’orthographe qui a opposé l’Académie française au ministère de l’éducation. « Nous utilisons tous au quotidien l’orthographe rectifiée sans même le savoir », souligne la blogueuse, qui n’a pas attendu que Najat Vallaud-Belkacem prône, en septembre 2015, la « dictée quotidienne » pour en faire avec ses élèves tous les jours – ou presque.

« Dégradation » du niveau en orthographe

« Je passe pour une maîtresse exigeante, de celles à qui on reprocherait presque de faire trop d’orthographe, trop de grammaire. Le prédicat ne change en rien mes objectifs : enseigner à bien lire, bien écrire, bien s’exprimer. » Même avec l’étude du COD – et de son accord avec le participe passé – désormais décalée en 5? Fausse polémique, souffle-t-elle. « Cela fait vingt ans qu’on attend le collège pour l’enseigner ! Ce qui est repoussé, c’est la reconnaissance du COD, décalée au collège, c’est-à-dire précisément au moment où on en a besoin pour accorder les participes. Si les problèmes en orthographe se résumaient au prédicat, les enseignants seraient heureux ! »

Car il y a bien, pour elle, « dégradation » du niveau en orthographe. Comme d’autres, Delphine Guichard est tombée des nues à la lecture des conclusions d’une enquête divulguée il y a trois mois, portant sur une même dictée (10 lignes, 67 mots) donnée à des écoliers de CM2 à trois reprises en trois décennies – 1987, 2007 et 2015. Résultats : 17,8 erreurs ont été commises par les natifs du XXIe siècle, quand leurs aînés testés en 2007 en faisaient 3 de moins, et même 7 de moins en 1987. « J’ai fait faire la même dictée à mes élèves, reprend Mme Guichard. S’ils sont meilleurs que la moyenne en orthographe grammaticale, ils s’affaissent en orthographe lexicale… Et encore, je ne suis pas en ZEP ! »

« Savoir se remettre en cause », « entendre l’alerte » : c’est pour elle primordial – « même s’il est difficile de se sentir pointée du doigt par la société ». Quant aux raisons, l’enseignante hésite : « Heures d’enseignement à la baisse, manque de formation, problèmes de méthode… C’est sans doute un peu tout ça qui joue. J’aimerais bien, personnellement, des évaluations qui ne soient pas sanctionnantes, permettant de mesurer l’efficacité des méthodes côté élèves et côté profs. »

Une certitude : les controverses à répétition, quand elles visent l’école, lui sont rarement bénéfiques. « On peut être plus ou moins en accord avec les directives, mais le contenu des programmes n’est pas négociable. Reste à l’enseignant à tirer profit de sa liberté pédagogique pour s’en emparer au mieux. »

  • Mattea Battaglia
    Journaliste au Monde

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