Agriculture : pour la relève, « tout reste à inventer »

Elevage de cerfs, production de safran, gîtes ruraux… Au lycée agricole de Montoire-sur-le-Loir, les élèves savent qu’ils devront se diversifier pour faire vivre leur exploitation.

Le lycée agricole de Montoire-sur-le-Loir, à une vingtaine de kilomètres de Vendôme (Loir-et-Cher), forme aux différents types d’élevage et de culture.

Bastien, 16 ans, a reçu l’agriculture en héritage. C’est dans la ferme de son père, éleveur laitier dans le Loir-et-Cher, qu’il est né. C’est dans cette ferme que, dès le plus jeune âge, il a occupé son temps libre. Matin et soir, la traite des vaches. Du printemps à l’automne, le labour, les semailles, les moissons… « L’agriculture, pour moi, c’est une vocation, dit-il sans détour. Je ne me suis jamais posé la question. » Un mode de vie, plus qu’un métier.

Sur son visage fin, les traits enfantins s’effacent derrière des expressions sérieuses, matures, un peu soucieuses. « Avec les prix bas du lait, c’est pas facile, reconnaît l’adolescent. Chez moi, on arrive à tenir car on a un peu de céréales. On sait qu’il y a pire que nous. » En dépit des difficultés du secteur, Bastien fonce droit dans cette voie qui lui semble toute tracée : dans un an, le bac pro, puis la reprise d’une exploitation.

C’est au lycée agricole de Montoire-sur-le-Loir, à une vingtaine de kilomètres de Vendôme (Loir-et-Cher), qu’il se prépare au métier. L’établissement forme aux différents types d’élevage et de culture – à l’image du paysage sur lequel il est implanté. A l’ouest, la Beauce, les grandes plaines céréalières. A l’est, le Perche, les coteaux du Loir, les pâtures.

Au lycée, la majorité des élèves (70 %) sont enfants d’agriculteurs.

La passion de l’agriculture en héritage

Au lycée, la majorité des élèves (70 %) sont enfants d’agriculteurs. « Dans cet environnement rural où ils ont grandi, la plupart sont tombés dans l’agriculture lorsqu’ils étaient petits, confirme Gilles Strecker, le proviseur adjoint. Soit parce que les parents avaient une exploitation, soit parce qu’ils prenaient leur vélo pour aller dans la ferme voisine s’occuper des animaux, donner un coup de main pendant les moissons. » Il y a bien quelques néoruraux, attirés par les animaux ou les tracteurs, mais ils sont très minoritaires.

Chez beaucoup de ces jeunes, l’agriculture est affaire de passion. Ce matin, devant la ferme bio du lycée où bêlent 200 brebis, Romain, en combinaison de travail, attend son tour pour passer une épreuve d’alimentation des animaux. L’agriculture, il l’a découverte un jour, dans son village. « C’est grâce à une ferme près de chez moi, raconte le garçon de 16 ans, en CAP. Là-bas, j’y vais quand je veux, c’est ma deuxième famille. » Plus tard, il se verrait bien reprendre une ferme bovine, caprine ou porcine – il ne sait pas encore. « Les petites exploitations céréalières se font manger par les grosses. L’élevage, c’est dur aussi, mais je reste à fond dans ma motivation ! J’essaierai de m’installer, au moins j’aurai réalisé mon rêve. »

Ici, les jeunes ne manquent pas de réalisme. « Les productions basiques, c’est pas ça : le prix du lait est en crise, le marché de la viande commence à être atteint. Les céréales, c’est moyen », résume Victor, 17 ans, qui prépare le bac en apprentissage. Moitié du temps dans une salle de cours, moitié du temps chez le patron. « Quand on vend une vache, on ne rentre pas dans nos frais. Et puis le matériel coûte cher. Une pièce qui casse, c’est vite 300 euros, renchérit Jean, son camarade. Quand on est petit, c’est beau l’agriculture – les animaux, les tracteurs… Après, il y a les aléas économiques qu’on découvre. Mais que voulez-vous, c’est un métier qu’on a dans le sang. »

Les visites dans les fermes du coin son fréquentes : ici, une exploitation conduite en semis simplifié, une autre qui pratique l’agroforesterie.

Se réinventer et élargir son horizon

L’enjeu, pour les professeurs, est d’amener les élèves à élargir leur horizon. « On leur apprend la base de l’agriculture locale : l’élevage laitier, de porc, de volaille, les cultures classiques – blé, orge, tournesol, colza –, mais on leur fait aussi découvrir d’autres types de techniques et de culture, pour qu’ils apprennent à se diversifier, rapporte M. Strecker. Le message qu’on leur transmet, c’est que dans un contexte mondialisé et de transformation de la consommation, ils vont passer leur vie à faire évoluer leur exploitation, à l’adapter. » D’où les visites fréquentes dans les fermes du coin : ici, une exploitation conduite en semis simplifié, une autre qui pratique l’agroforesterie. Là, un agriculteur qui s’est mis à produire du yaourt, un autre qui a ouvert un gîte.

« De plus en plus, les agriculteurs cherchent de nouvelles niches pour sortir des productions classiques, souligne Sébastien Felici, professeur d’agronomie. Le tout, c’est de parvenir à faire émerger chez nos élèves des idées neuves. Il y a beaucoup de choses à inventer. » Autour de Montoire, les exemples de « niches » sont nombreux : de jeunes agriculteurs se sont lancés dans la production d’igname, de safran ; dans l’élevage de cerfs, d’autruches ou de gibiers ; dans l’apiculture ; dans la fabrication de fromage vendu directement au marché…

« On peut pas être fixé dans ce qu’on connaît. Il faut voir autre chose, envisager de compenser par d’autres cultures pour s’en sortir », reconnaît Jean. Bastien pense au marché de la volaille, pourquoi pas au bio. Victor mise sur celui du bois ; il paraît que les poils à copeaux et les parterres végétaux ont le vent en poupe chez les consommateurs. Et pourquoi pas la vente directe de produits du terroir, comme fait le voisin ? Dans ce monde rural en pleine mutation, les agriculteurs en herbe ont tout à réinventer. Quoi de mieux?

  •  Aurélie Collas
    Journaliste au Monde
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