« Les jeunes dédramatisent les choix d’orientation, tandis que l’angoisse parentale a augmenté »

Le pédopsychiatre Patrice Huerre raconte et décrypte comment le contexte et les choix d’études supérieures ont évolué. Il sera l’un des invités d’O21/s’orienter au 21 siècle à Paris, les 4 et 5 mars.

Comment s’effectuent les choix d’orientation au 21e siècle - Photo d’illustration, avec des étudiants de différentes filières de l’université de Rennes 2, en avril 2016. AFP PHOTO / LOIC VENANCE

Patrice Huerre est pédopsychiatre, coauteur de La France adolescente (Lattès, 2013) et de La Prépa sans stress (Hachette Littératures, 2009), écrit avec son fils Thomas. Entretien à l’approche d’O21/s’orienter au 21e siècle à Paris, dont il sera l’un des invités, samedi 4 et dimanche 5 mars à la Cité des sciences et de l’industrie.

Comment le contexte de l’orientation des jeunes vers les études supérieures a-t-il changé ces vingt dernières années ?

Il y a certains éléments constants du côté des doutes et des questions liées à l’âge, mais aussi d’importants changements : l’avènement d’Internet, la mondialisation, la comparaison qui se fait de plus en plus entre les cursus d’un pays à l’autre, l’évolution des critères d’appréciation des qualités professionnelles… On constate aussi une accélération des mutations qui affectent le monde, dans tous les domaines, de l’industrie aux technologies, qui font que la capacité d’anticipation se réduit considérablement. On ne peut plus rester dans le calcul qui a longtemps prévalu : avec ces études-là je ferai ce métier-là, pour les trente années à venir.

De quelle façon cette période est-elle vécue par les jeunes et leurs familles ?

Pour les familles, elle est source d’angoisse de ne pas pouvoir établir de bases sûres pour l’avenir de leurs enfants, ce qui les conduit à s’appuyer sur les recettes du passé. Tandis que les jeunes sont ouverts aux réalités du monde d’aujourd’hui. J’ai souvenir d’un sondage (paru dans Le Monde) qui montrait, comme en miroir inversé, que 75 % des jeunes disaient se sentir bien et confiants pour leur avenir, alors que 75 % des parents voyaient leurs enfants malheureux et s’inquiétant pour leur futur…

Constatez-vous une différence selon le milieu social et le niveau scolaire ? Les bons élèves sont-ils préservés ?

Le niveau scolaire va bien sûr avoir un impact sur l’orientation. Et plus on cumule les handicaps, plus c’est difficile. Mais, par ailleurs, on constate une rupture dans le rapport à l’avenir, qui est devenu générationnel. L’enfant de cultivateur comme celui de notaire ne sait pas ce qu’il va faire, ni ce qui va se passer plus tard. Ils sont plus dans le présent, dans le « on verra bien ». Ils se soucient beaucoup moins de l’acquisition d’un diplôme passeport pour la vie que leurs parents, d’autant qu’ils bénéficient de témoignages, en direct et via les réseaux sociaux, de contemporains qui font leur chemin sans être passés par la case diplôme. Eux ont tendance à dédramatiser les choix d’orientation, tandis que face à eux, l’angoisse parentale a augmenté, faute de comprendre le nouveau mode d’emploi du monde.

Je me souviens d’un polytechnicien qui ne comprenait pas pourquoi il n’était pas embauché, alors qu’il refusait de répondre, lors des entretiens, aux questions sur ses centres d’intérêt, s’appuyant sur son diplôme. Aujourd’hui, cela ne suffit plus. On recherche des personnes aptes à converser, à penser, à être en interaction avec d’autres, et surtout à s’adapter…

Dans ce contexte mouvant, mais aussi de chômage important, y a-t-il une place pour le rêve ?

Oui, il y a même beaucoup de place pour le rêve. Parce que les trajectoires de vie sont moins formatées par l’origine sociale et les études que par le passé. Parce que bien malin qui peut dire ce que seront le monde et les emplois dans vingt ans. On voit des jeunes qui créent des start-up, des jeux vidéo, des petites entreprises artisanales, des fabriques de yaourts, des brasseries… Il y a plus d’espace pour cela que par le passé. Non seulement sur la scène nationale, mais aussi, désormais, sur la scène internationale, qui est à portée de clic.

Comment les parents peuvent-ils accompagner et préparer leurs enfants au monde qui vient ?

En soutenant les conditions qui permettent l’émergence des qualités d’adaptation, de création, qui deviennnent indispensables. Dès la petite enfance, il est important de laisser de la place pour le jeu, le rêve, l’ennui… Ne pas surstimuler l’enfant avec des apprentissages et des activités extrascolaires.

L’autocensure dans les choix d’orientation vous paraît-elle diminuer ?

Les changements à l’œuvre sont trop récents pour qu’ils jouent véritablement sur l’autocensure. Celle-ci concerne de nombreux jeunes, alors que par le passé, l’hétérocensure dominait : c’étaient les parents qui disaient « passe ton bac d’abord », « va au bout de ta licence », au risque qu’il y ait conflit, que leur enfant parte en claquant la porte. Désormais, les parents sont bienveillants, à l’écoute, en disant « tu fais ce qui te convient ». Du coup, ce sont les enfants qui s’imposent à eux-mêmes l’injonction à la qualification, même si celle-ci n’est plus soutenue explicitement par les parents, pour les rassurer. Beaucoup de jeunes s’infligent un diplôme, d’aller au bout d’un cursus qui ne leur plaît pas ou plus, et perdent du temps, avant de s’autoriser à soutenir leur intérêt.

Ce qui sert de déclencheur est souvent la rencontre avec un adulte qui va légitimer leur choix, voire, quand le niveau d’autocensure est particulièrement élevé, le révéler. Le remède est de favoriser dès le début de l’adolescence la rencontre avec différentes figures adultes investies et bien dans leur métier. Pas forcément lors d’un stage, une discussion suffit. Cela permet d’élargir la panoplie des possibles, de se situer, en découvrant ce que l’on va exclure autant que ce qui pourrait tenter…

L’autocensure est-elle toujours plus marquée chez les filles ?

J’ai l’impression que l’on arrive à la fin d’une époque, et qu’elles s’autorisent de plus en plus à prendre la place qui les intéresse. Ce qui faisait obstacle, avant, entre autres, était le projet prioritaire de maternité, autant pour les jeunes femmes que pour la société. Or ce projet est désormais remis à beaucoup plus tard. Qu’il s’agisse de la créativité, de la prise de risque, on les voit réussir désormais au même rang que les jeunes hommes.

Justement, la créativité, largement souhaitée dans les discours, paraît peu encouragée à l’école…

Il y a, en effet, un écart entre la façon dont les jeunes sont préparés et la réalité qui les attend. Celle-ci a changé très vite, tandis qu’il y a une forte inertie du système et des représentations éducatives. Un simple exemple : jusqu’en terminale, il est interdit d’amener votre ordinateur en cours, alors que sitôt autorisés dans le supérieur, les étudiants y recourent largement. Et on continue de mal juger un élève créatif, qui ne rentre pas dans les cases. L’augmentation de l’échec et de l’absentéisme scolaire devrait amener non pas à remettre en cause les élèves, mais plutôt le système. J’ai vu des jeunes facilement obtenir leur bac sans aller en classe, en travaillant par eux-mêmes, avec des cours en ligne. Il ne faut pas remettre en cause les objectifs fondamentaux du projet pédagogique, mais la manière de faire : passer du « taisez-vous, écrivez, restituez », à une participation à l’apprentissage.

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  • Claire Ané
    Journaliste au Monde.fr
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