Des stages de « rêve » pour collégiens sans piston

L’association Viens voir mon taf ouvre son carnet d’adresses aux jeunes des quartiers difficiles en quête d’un stage en entreprise.

Pour son avenir, Samy, 15 ans, envisageait deux possibilités. Footballeur professionnel. Ou rien. « Voir les choses venir », selon l’expression déjà fataliste de l’élève de 3e à Romainville (Seine-Saint-Denis). Une autre voie s’est miraculeusement ouverte à lui grâce à l’association Viens voir mon taf, capable d’offrir aux collégiens des établissements les plus populaires le stage en entreprise de leurs rêves.

« Je suis parti sur leur site Internet, se souvient Samy, il y avait plein de stages. Comme j’avais pas d’idées, je me suis dit Tente un truc”, et j’ai choisi la radio. » Il était plutôt Skyrock, se retrouve à Europe 1. Dépêches, interviews, studio, montage… « C’était trop bien ! Tout le monde se parlait. Pas de petits clans comme au collège. » Tout cela à Paris, qu’il n’avait fréquentée qu’en sortie de classe. « Quand on quitte le boulot, tout est éclairé, c’est beau. » Depuis cette semaine « trop courte », Samy s’envisage journaliste, lit Le Parisien et a arraché son passage en 2de générale.

Passer le balai chez le coiffeur du coin

Cette nouvelle « motivation de ouf », il la doit à trois femmes. Trois amies alors trentenaires traumatisées par l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015. Mélanie Taravant et ­Virginie Salmen sont journalistes, Gaëlle Frilet est alors professeure d’anglais à Romainville. Que faire de concret, d’immédiat ? Alors qu’elle raconte à ses amies le gâchis de ses élèves de 3e, parfois brillants, pour qui la ­semaine « découverte de l’entreprise » se résume à passer le balai chez le coiffeur du coin, faute de relations, s’impose l’idée évidente : offrir à ces jeunes le ­réseau qui leur fait défaut.

Leur carnet d’adresses est leur arme citoyenne. Amis, amis d’amis, connaissances professionnelles, la petite bande mobilise large pour monter le site de l’association toute neuve Viens voir mon taf, puis pour dégoter les premiers stages. Sur la plate-forme Web lancée en septembre 2015 se rencontrent offres de professionnels et demandes d’élèves (des réseaux d’éducation prioritaire ou de « prépas pro »), appuyées par une petite lettre de motivation. Une bourse aux ­stages qui contrecarre la reproduction sociale – combien d’entreprises n’accueillent que les ­enfants de leurs salariés ? – et l’autocensure des collégiens, auxquels tant de professions semblent inaccessibles.

« Les plus débrouillards s’adressent aux commerces sur le chemin de l’école, le kebab, le Leader Price, la pharmacie quand ils présentent bien. Les autres sont ­repêchés au dernier moment par la mairie… » Gaëlle Frilet

« Le stage est obligatoire, et utile. Pourtant rien n’est fait pour accompagner les élèves, rappelle Gaëlle Frilet. Ils doivent se débrouiller, mais ils se découragent, leurs parents ne sont pas toujours familiers du monde du travail. Les plus débrouillards s’adressent aux commerces sur le chemin de l’école, le kebab, le Leader Price, la pharmacie quand ils présentent bien. Les autres sont ­repêchés au dernier moment par la mairie… Ils reviennent dépités, ils se sont ennuyés, ils ne sont même pas sortis du quartier. »

Grâce à l’association, ­financée par quatre fondations d’entreprise (EDF, Vinci, Transdev, Omnes Capital), la Fondation de France et un coup de pouce participatif (6 000 euros récoltés l’été dernier sur Le Pot commun), 275 élèves ont pu, sans piston, ­aller voir ailleurs ce qu’ils pourraient y faire. Ils en sont sortis transformés. Les parents n’en ­reviennent pas. Le père de Samy a gardé contact avec un jeune ­reporter d’Europe 1 qu’il considère comme un mentor pour son fils. Telle autre élève, aussi discrète qu’excellente, s’est vu ­recommander par l’infirmière qui l’accueillait de viser plus haut. Pourquoi pas médecin ? « Franchement, ça nous ouvre les portes d’avoir des stages enrichissants. Parce que c’est pas une heure avec la conseillère d’orientation qui donne des idées », lance Yasmina Mabrouk, 16 ans, qui a plongé l’an passé dans le grand bain culturel parisien. Elle sait ­désormais que Sciences Po existe et qu’elle s’y verrait bien.

Kit d’explications

Sur le site de l’association, les futurs stagiaires trouvent des fiches conseils pour leur première rencontre avec le maître de stage. Eviter le jogging, jeter son chewing-gum, penser à saluer les personnes présentes, les regarder dans les yeux, sourire, avoir un langage correct, se tenir droit… et « truc à ne pas oublier : éteindre ton portable ! ». Les futurs maîtres de stage, eux, peuvent s’emparer d’un kit d’explications à déployer dans leur entreprise : fiches (« Cinq bonnes raisons d’accueillir un stagiaire »), affiches, dépliants et même « éléments de langage ».

Ils ne s’en doutent pas toujours, mais cette générosité sera récompensée. Sous le regard des collégiens, leur métier redevient enviable, leur motivation se trouve reboostée. Hermine de Castro, de l’agence parisienne d’architecture et d’urbanisme Chabannes & Associés, a déjà reçu six stagiaires. A son arrivée du Portugal, alors qu’elle avait 6 ans et ne parlait pas un mot de français, un couple de personnes âgées l’avait prise sous son aile. « J’ai l’impression de devoir rendre quelque chose. » Avec une certaine tendresse, elle décrit ces ­petits curieux qui restent parfois cinq minutes devant l’interphone avant d’oser sonner, qui découvrent l’entreprise, savourent le calme, l’attention qui leur est portée et qui, pour certains, excellent dans la construction de maisons sur logiciels – ils leur ajoutent ­volontiers une piscine.

« Peu importe s’ils deviennent architectes, dit-elle. Ces gamins auront fait des rencontres, vu d’autres choses, accessibles, dans un milieu différent. » A midi, son stagiaire reçoit rituellement un ticket repas et cette ­consigne : « Regarde la ville ! »

  • Pascale Krémer
    Journaliste au Monde
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