Les vertus pédagogiques du complotisme

La théorie du complot remporte un vrai succès. Non que les élèves y croient toujours vraiment dur comme fer, souvent ils s’en marrent, s’en amusent, tout en trouvant que c’est quand même incroyablement bien vu. Ils baignent dedans, à des degrés divers donc.  Ils voient le plus souvent des Illuminati partout (surtout quand on analyse un tableau avec eux),  parfois des Schtroumpfs  membres du K.K.K. (c’est pas incompatible avec leur dictature communiste ?), etc. Il y a une perfection de la paranoïa complotiste qui les fascine, les satisfait voire les rassure dans notre monde bordélique, instable et imprévisible.

J’ai donc décidé de les faire travailler par groupes, en îlots mystifiés : ils devaient imaginer de quel complot notre établissement était le fruit. Nous avons regardé trois-quatre Le Complot, une vignette formidablement bien faite qui passait il y a trois ans avant le Grand Journal sur Canal. Cet enthousiasme de la classe ! Rien à voir avec la semaine passée à étudier regalia, ordo, chrême et autres royalités.  Bravo, applaudissements, éclats de joie, émerveillements, trépignements.

A leur disposition, ils avaient donc : la biographie de l’écrivain qui a donné son nom à notre collège. Celle de l’homme qui a donné son nom à la rue de notre établissement. Le code postal, le nombre de marches par étage, le nombre d’étages, le nombre de classes, le nombre d’élèves, le nombre de profs, d’arbres dans la cour, les noms des personnels,  un plan de Paris, une carte de France, du Monde et des dicos (la prochaine fois, j’irai en salle informatique). Et leur imagination délirante ainsi que leur culture.

Dans un élan ininterrompu, ponctué de cris de surprises, de satisfaction,  ils ont additionné  des années avec des numéros de rue, ils ont retranché la somme des chiffres du code postal le tout multiplié par la somme des lettres de tel mot. Ils ont fait des tonnes d’anagrammes presque parfaites (dans Goyet, il y a « toge », qui dit « toge »dit « romain », etc.,  de fil en aiguille c’était tout à fait concluant). Ils ont vu et revu les biographies, cherché à quoi correspondaient certaines années (j’ai appris que le fils de Vasco de Gama était mort en 1542 à cette occasion), pointé des lieux sur des cartes, relié les points, cherché le numéro de tel ou tel département. A la fin, ils avaient tous déniché un complot plus ou moins délirant : le poisson Dory, des nutritionnistes, des satanistes, des Illuminati (en effet, souvent, trois points font un triangle !) nous manipulaient.

Nous en avons ensuite discuté (c’était de l’enseignement moral et civique en réalité) et c’était intéressant.  Quand un groupe a dit qu’il pensait que j’étais à la tête du complot, je n’ai pas démenti. Non seulement, pendant une heure, ils avaient pu voir l’inanité derrière l’apparente perfection complotiste, ils avaient pu constater à quel point rien ne tient dans tout ce « tout se tient ». Mais ils avaient aussi cherché comme des fous dans le dico, s’étaient intéressés, à un écrivain ou un général dont ils voient tous les jours le nom (enfin !), regardé des cartes, fait des maths, de la géo, de l’histoire, du français, et tout ça dans la plus grande bonne humeur (et le plus grand bordel, je ne préconise ici nulle méthode d’apprentissage, je tiens à être très ferme sur ce point). Pis : ils comptaient continuer pendant les vacances et chercher davantage d’informations.

Quand la sonnerie a retenti, les élèves sont restés : coïncidence ? Je ne crois pas.

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