Daniel Picouly : « L’école est le dernier endroit où on se fait calotter avec amour »

L’ancien mauvais élève devenu professeur, puis écrivain, expose sa vision romantique du cancre et incite l’école à tirer les leçons de ses échecs.

L'écrivain et scénariste de bande dessinée français, Daniel Picouly

Qui sont les élèves du dernier rang ? Traîneront-ils leur statut de cancre toute leur vie ? Qu’est-ce qu’on découvre au fond de la classe ? A l’occasion de la sortie de Mauvais élèves, documentaire de Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann, Daniel Picouly, 68 ans, nous a reçue chez lui. Car l’auteur du Champ de personne (Flammarion, 1995) ou de L’Enfant léopard (Grasset, 1999, prix Renaudot), était tout sauf un bon élève. Nul en orthographe, ce fils d’ouvrier né à Villemomble (Seine-Saint-Denis) est devenu professeur d’économie au lycée, puis écrivain. Il anime aujourd’hui l’émission « Page 19 » sur France Ô.

Dans votre pièce autobiographique « La faute d’orthographe est ma langue » maternelle (Albin Michel, 2013), vous racontez que, enfant, vous multipliiez les zéros en dictée. Qu’avez-vous appris du dernier rang de la classe ?

J’y ai appris que rien n’existe objectivement. J’étais nul en orthographe à cause d’un problème de dysorthographie. Pour mon ­instituteur, M. Brulé, je ne me résumais pas à cette difficulté. Pour son remplaçant, j’étais « bête, bête à manger du foin » ! Cela m’a ­permis de comprendre que, dans la vie, tout est question de regard.

Quand on a collectionné les mauvaises notes, ­­quel prof devient-on ?

Un prof empathique qui ne considère pas ses élèves comme des bébés-éprouvette. Ma dysorthographie ne vient pas de nulle part. Je la tiens de ma mère. Chaque gamin a une histoire familiale, vient d’un certain milieu social, rencontre des problèmes… On ne peut pas ignorer ces considérations ! Mon instituteur a joué un rôle ­crucial dans ma vie d’écolier car il a regardé plus loin ; il m’a conjugué au futur. J’ai essayé de reproduire cela dans mes classes. Je me disais que je pourrais peut-être à mon tour être « quelque chose pour quelqu’un ». Mais ce qui est à la fois terrible et formidable, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’on sème. Il faut faire les choses sans attendre de retour. J’étais un professeur sévère. Je donnais des cours à des mômes qui venaient du même milieu que moi. Je leur expliquais que l’école était leur seule chance et quand ils étaient crevés, j’ajoutais : « Vous êtes fatigués ? D’accord, on ne bosse pas ! Mais pendant que vous ne faites rien, vos futurs chefs, dans leurs grandes écoles, eux ils bossent ! » Les élèves ont juste besoin de sentir qu’on les aime. Je leur rappelais d’ailleurs que l’école est le dernier endroit où on se fait calotter avec amour.

Vous avez une vision romantique de l’école. On est loin du mauvais élève traumatisé par sa scolarité…

L’école est capable de détruire la confiance en soi. Mais j’ai eu la chance de grandir à une époque où cette institution jouait encore son rôle d’ascenseur social. Je suis un pur produit de l’école républicaine. Fils d’ouvriers, issu d’une fratrie de treize gosses, j’ai pu devenir écrivain et animateur télé. Cette trajectoire me semble difficilement possible aujourd’hui. Pourtant, à l’époque déjà, ce n’était pas gagné. Je me souviens être passé devant un ­conseiller d’orientation à qui j’avais confié mon souhait de faire des lettres. Il a regardé mon dossier et m’a répondu : « Construction mécanique ou comptabilité. » L’orientation, ce n’est pas rien. Surtout aujourd’hui.

C’est-à-dire ?

Depuis que l’éducation nationale a décidé que 80 % d’une classe d’âge devait avoir le bac, la sélection s’est reportée sur l’université. Moi qui n’avais qu’un diplôme équivalent au bac STMG [Sciences et technologies du management et de la gestion], j’ai été accepté à ­Assas, la meilleure fac de droit de France ! A mon époque, on ­prenait en compte le rythme de chacun, les accidents de la vie, le manque ponctuel de motivation… Aujourd’hui, combien de gamins sont poussés vers des voies de garage au motif qu’ils n’ont pas le bon cursus ? C’est l’une des plus grandes trahisons de la Répu­blique ! Dorénavant, ce sont les enfants de cadres et d’enseignants qui profitent le mieux du système éducatif. Cela signifie que l’école se gagne en dehors de l’école, par ceux qui reçoivent du soutien ­extérieur ou qui connaissent le mode d’emploi. Cela devrait ­interroger les profs mais ils préfèrent protéger leur avantage ­concurrentiel. Sinon, l’école changerait.

La bande annonce de « Mauvais élèves », de Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann (sortie le 12 avril 2017)

[embedded content]

L’école a toujours fait l’objet de critiques. Chacun a sa ­petite idée pour l’améliorer. Quelle était celle du cancre que vous étiez ?

Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais mis en place une option football… ou de course à pied. N’importe quoi qui justifie de courir. Quand j’étais môme, je ne marchais pas, je cavalais ! Et je n’étais ­jamais fatigué. Avec le football, par exemple, j’aurais pu parler du Brésil, de la Suède, des différentes techniques de dribble… Bref, ­parler du monde et montrer ainsi que je n’étais pas un abruti ! Moi aussi j’avais une passion et des connaissances. Nous avons tous un, voire plusieurs pôles d’excellence. L’école devrait être le lieu qui permette de les trouver.

Il est vrai que le sport n’est pas considéré comme une discipline noble…

Princeton, Yale, Harvard… La France admire les universités américaines mais oublie de rappeler qu’elles délivrent des bourses à des étudiants parfois médiocres mais excellents en base-ball ou football. On aime ça chez les autres mais pas chez nous. Notre école ­refuse de valoriser ce qu’elle considère être des « petits talents ». Quel dommage ! Certains mômes sont incapables d’apprendre une récitation mais connaissent par cœur le poids, la taille et l’équipe des joueurs de leurs fiches Panini. Après, on vient nous dire : « Il a rien dans la tête, il retient rien. » Ça n’a rien à voir : ça le passionne, il retient ; ça l’emmerde, il retient pas. C’est tout !

L’autre grand scandale, c’est la rupture des connaissances d’une ­génération à l’autre. Quand on enseigne la grammaire, aujourd’hui, on ne parle plus de nom ni de COD, ça fait couillon. Les déno­minations ont changé. A croire que les gens sont devenus plus ­intelligents parce qu’ils utilisent un vocabulaire compliqué. Mais comment vont faire ceux qui ne sont pas beaucoup allés à l’école pour aider leurs gamins à faire leurs devoirs ? C’est bizarre que l’école ne veuille pas comprendre ça. A moins que ça ne l’arrange ? ­Le professeur restitue ses connaissances et les moutons – surtout ceux qui n’ont pas le mode d’emploi – sont bien gardés…

  • Sandra Franrenet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *