Les enseignants dubitatifs face à la « semaine des génocides à l’école » voulue par Hollande

La communauté éducative s’interroge sur l’inflation mémorielle après l’annonce par le chef de l’Etat qu’une semaine serait consacrée à l’étude des génocides chaque année.

Certains se disent « surpris ». D’autres « agacés », pour ne pas dire « consternés »… L’annonce de François Hollande, lundi 24 avril, d’instaurer chaque année dans les établissements scolaires une « semaine d’étude des génocides » n’a pas laissé la communauté enseignante indifférente.

Pourquoi cette annonce ? Et pourquoi maintenant, à quelques jours de la fin du quinquennat ? La « semaine de la recherche sur les génocides, les crimes contre l’humanité et les crimes de masse » a été décrétée par le chef de l’Etat à l’occasion de la cérémonie de commémoration du 102anniversaire du génocide arménien, à Paris. Elle doit permettre de « réfléchir sur les violences extrêmes, à travers notamment l’exemple du génocide arménien, a-t-il déclaré. C’est la raison pour laquelle cette semaine débutera tous les ans le 24 avril, le jour anniversaire du génocide arménien pour l’installer dans la République ».

« Devoir de mémoire »

A la suite de ce discours, des enseignants ont exprimé leur étonnement sur les réseaux sociaux, alors que les génocides figurent déjà dans les programmes d’histoire. En classe de troisième, puis au lycée, sont abordés le génocide arménien de 1915, celui des Juifs et des Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que celui des Tutsis au Rwanda en 1994. « Il en est aussi question en éducation morale et civique, dans le cadre de l’éducation aux médias et à l’information, mais aussi lors de projets, de concours… si bien qu’il est difficile de ne pas en avoir entendu parler au cours de la scolarité », assure Michel Lussault, le président du Conseil supérieur des programmes, peu convaincu par la nécessité « d’en rajouter ».

De plus, cette semaine sur les génocides apparaît, aux yeux de bon nombre d’enseignants, comme la dernière d’une longue série. « Tout professeur d’histoire-géographie reçoit déjà régulièrement des injonctions de ce type, à un devoir de mémoire, à propos d’un événement, parfois d’un personnage », rapporte, dans un communiqué, l’association de professeurs Les Clionautes. 27 janvier : Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité ; dernier dimanche d’avril : Journée du souvenir des victimes de la déportation ; 10 mai : Journée de la mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition ; 27 mai : Journée nationale de la Résistance ; commémorations du 11 novembre et du 8 mai ; concours scolaires et actions éducatives…

« Inflation mémorielle »

Certains enseignants dénoncent une « inflation mémorielle » à l’école, avec le risque de brouiller la bonne compréhension du passé par l’intermédiaire de la science historique. « Un cours d’histoire n’est pas un cours de mémoire, s’agace Franck Collard, président de l’association des professeurs d’histoire-géographie (APHG). Nous sommes tout à fait favorables à une étude rigoureuse et scientifique des phénomènes génocidaires, mais les introduire sous un angle moral, émotionnel, me semble une mauvaise idée. Ce n’est pas le rôle de l’école. »

« L’école est là pour transmettre aux élèves des savoirs et des compétences qui vont leur permettre de faire usage de leur raison, renchérit M. Lussault. Elle ne devrait ne pas se transformer en terrain d’affirmation mémorielle ou symbolique qui renvoie à des combats politiques qui ne sont pas ceux des enfants. Donnons à l’école de la sérénité ! »

Le rôle de l’école dans la transmission de la mémoire avait été fortement affirmé sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Pour mieux le définir et l’encadrer, le ministère de l’éducation avait demandé aux recteurs, à la fin de 2012, de désigner des référents académiques « Mémoire et citoyenneté ». Après les attentats de janvier 2015, la ministre Najat Vallaud-Belkacem avait demandé aux établissements d’inscrire dans leur projet « les modalités de la participation active des élèves aux journées ou semaines spécifiques, commémorations patriotiques ».

Reste à savoir si l’annonce d’une semaine des génocides à l’école sera déclinée en instruction officielle, et si les enseignants l’appliqueront en avril 2018. A quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, rien ne le garantit.

  •  Aurélie Collas
    Journaliste au Monde
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