Le passage au CP est mortel pour l'imagination

Claude Ponti est auteur et illustrateur de livres pour enfants. Il préfère cela à la «  littérature jeunesse  », parce que «  sinon, cela veut dire qu’il y aurait une littérature vieillesse  ». Parler avec lui, c’est discuter avec un défenseur passionné des intérêts des enfants.

Il n’est pas souvent question d’école dans vos livres. Pourquoi ?

Je m’intéresse beaucoup à l’école. Je faisais beaucoup de choses avec les enfants dans les écoles près de chez moi. Il n’y a rien de plus important dans une société que l’éducation en général et l’école en particulier, mais c’est très difficile de donner un avis sur un métier complexe, je ne m’immisce pas dedans. C’est un peu comme la séparation de l’Église et de l’État. J’ai eu une mère instit’ assez redoutable, j’ai appris à lire dans sa classe, ça a été catastrophique ! Elle racontait à l’école ce qu’on avait fait à la maison et se servait à la maison de ce qui se passait à l’école, même quand je n’étais plus dans sa classe.

Je ne fais pas des livres pédagogiques. Rien ne peut empêcher un enseignant de transformer n’importe quoi en matériel pédagogique, et ce n’est pas du tout péjoratif, mais je ne recherche pas ça.

Comment Claude Ponti est-il devenu auteur de littérature jeunesse ?

Au départ, je voulais être peintre graveur. Et j’avais un boulot alimentaire, j’étais coursier à L’Express. Puis j’y suis devenu dessinateur de presse. Ensuite, c’est le conte de fées classique, j’ai eu une fille, j’ai fait un bouquin pour elle.

J’avais 37 ans à l’époque, je savais déjà dessiner. Je ne veux pas être prétentieux, seulement, dessinateur de presse, c’est un apprentissage extraordinaire. On n’a pas de temps, il faut faire un dessin pour le lendemain, sur n’importe quel sujet qu’il faut auparavant arriver à comprendre. Et puis, il faut bien dessiner. Un dessin, on voit au premier regard qu’il est mauvais. Ça m’a beaucoup aidé pour faire des livres ensuite.

D’où vous vient cet imaginaire incroyable ? On a l’impression parfois que vous avez accès à des mondes parallèles.

Dans la mesure où je peux m’installer quelque part et penser à plein de trucs, on peut considérer que je visite des mondes parallèles, oui. J’ai mis longtemps à accepter l’idée que tout le monde n’est pas comme moi, alors que ça me parait tout à fait naturel. Mais je me rends bien compte que c’est intéressant de le faire.

Quand j’allais rencontrer des enfants de CP ou CE1, ils me posaient souvent cette question de l’imagination. Je leur répondais : «  Imagine que tu sors de chez toi pour aller à l’école. Il fait beau ou pas beau. Imagine pourquoi c’est ainsi : parce qu’il y a du soleil ou des nuages, pourquoi ils sont là. Puis imagine que tu croises une dame sur ton chemin, qui promène son chien, tu te poses des questions sur elle, le chien, ce qu’il a mangé.  » C’est juste ça, l’imagination, du bricolage.

Vous pensez que l’école ne laisse pas suffisamment de place à l’imaginaire ?

Je trouve qu’il y a une très forte rupture entre écoles maternelle et élémentaire. Le passage au CP est extrêmement difficile pour les enfants et mortel pour l’imagination. À l’école élémentaire, ils sont enfermés dans l’apprentissage du «  lire, écrire, compter  », qui sont des systèmes clos qui leur interdisent l’imagination, alors que sans elle, je ne pense pas qu’on puisse lire, écrire, compter.

Quand on lit des choses sur les grands chercheurs, les grands mathématiciens, à chaque fois on nous dit que ce sont des rêveurs, des poètes. Pour avancer en maths, il faut imaginer des choses différentes. Le jour où quelqu’un est sorti de la géométrie euclidienne, il s’est imaginé autre chose, un triangle posé sur une sphère, des droites parallèles qui se coupaient, etc. Moi, le jour où on m’a parlé de géométrie non euclidienne en cours, tout à coup, j’ai eu le sentiment de respirer !

Je pense que, comme pour les psys, il faut le bon élève avec le bon professeur. Un bon professeur avec un élève peut être mauvais avec d’autres, et un bon élève peut être mauvais avec un autre professeur. C’est une question de concordance. Même si l’élève a plus le droit de se tromper. Ce qui est difficile, c’est qu’il y a plusieurs élèves ensemble. C’est quelque chose qui est tabou. Pourtant, il n’y a rien à faire, il faut que les gens soient bons. Il faudrait vraiment instituer pour les enseignants un système qui leur permettrait de changer carrément de fonction, puis qu’ils puissent revenir s’ils ont envie, qu’ils ne soient pas enfermés.

Quand vous alliez dans des classes dialoguer avec les enfants, qu’est-ce qu’ils vous disaient ?

Ça dépend beaucoup de l’âge. Les enfants petits sont très émouvants, fascinants, extraordinaires. Ils viennent vous parler et quand ils disent «  le poussin, quand il fait ça…   », c’est avec une telle intensité qu’on a l’impression qu’il est vraiment là, le poussin. Ils sont puissamment dans ce qu’ils font et racontent, il se passe quelque chose d’extrêmement profond pour eux, ils entrent vraiment en littérature avec les livres.

Ils font très très bien la différence entre ce qu’il y a dans le jeu, dans les livres, et la réalité, mais ils ne savent pas le dire comme ça. À la rigueur, ils demandent «  est-ce que c’est vrai ?  », et je réponds «  c’est vrai dans le livre  » et ils comprennent tout de suite. Un enfant ne se dit pas en jouant «  je suis sur une chaise et j’imagine que c’est une voiture  ». Il est dans une voiture, mais il sait très bien aussi que c’est une chaise. Une fois, j’avais proposé à un petit enfant de se rouler en boule sur un coussin pour jouer à être une pomme de terre. Puis, à un autre, j’ai dit de l’éplucher pour faire des frites. L’autre est venu, a épluché le copain, puis est reparti. Et la pomme de terre l’a rappelé : « Eh, tu m’as pas épluché la tête !   » Ils sont complètement dedans, même s’ils ne le verbalisent pas.

Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux et vous vous engagez clairement dans vos messages. Pensez-vous faire passer des messages aux enfants dans vos livres ?

On est en période électorale, je me calmerai après. Ce qui est important, vis-à-vis des enfants, c’est l’exemplarité. Je réagis contre ce qui est un mauvais exemple pour les enfants. Trop de gens finissent pas s’habituer et trouvent normal que ça se passe mal. En plus ils sont noirs, ou jaunes ou verts, ces jeunes dont on parle, mais pas blancs. Entendre un syndicaliste flic affirmer que dire «  bamboula  », c’est pas grave, c’est insupportable. Moi, à 15 ans, je savais déjà qu’appeler un Noir «  Blanche-Neige  », c’était inacceptable. J’aime bien la phrase d’Yves Coppens : «  Il n’existe pas de personnes blanches, seulement des décolorées !   »

Mais dans mes livres, je reste très en retrait. Il se trouve que ma mère essayait d’avoir trop d’influence sur nous. Il faut qu’ils soient eux-mêmes, pas des clones de moi. La chose que j’ai tout le temps en tête quand je fais des livres, c’est que les enfants sont en train de se construire. Ils ne se construisent pas tout seuls, ils se construisent dans leur rapport au monde, à l’avenir, aux autres.

Ce que je veux leur dire, c’est que ça dépend d’eux, que le ressort est en eux. Je me souviens, il y a quelques années, il y avait des affiches dans le métro qui disaient : «  Un enfant violé sera un adulte violeur.  » Ça revient à leur dire qu’ils ne s’en sortiront pas, c’est dégueulasse et ce n’est pas vrai ! Il faut au contraire qu’ils aient confiance en eux. On peut aider un enfant à avoir confiance en lui sans passer trop de messages explicites. Mais je sais aussi que si je représente une famille, je prends déjà une option. Tout le monde n’a pas la même famille. Si je mets une femme ou un homme seul, ou des couples de femmes ou d’hommes, c’est déjà un message.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

Photographie : Claude Ponti, ©A. P.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *