Attention aux idées reçues sur le travail !

Que vous prépariez un bac ES, le concours commun des IEP ou un autre concours Sciences Po, ou tout simplement, que vous souhaitiez étendre vos connaissances, ce dialogue imaginaire entre un prof (Bastien) et ses élèves vous aidera à comprendre une notion importante en économie ou en sociologie, en moins de trois minutes. Aujourd’hui, la définition de la pauvreté, à ne pas confondre avec l’exclusion, et le rôle du travail.

Bastien commence le cours en rappelant ses objectifs.

–  On a évoqué le marché du travail, le chômage et les pistes pour le résorber, je veux qu’on termine en tordant le cou à quelques idées reçues sur le travail. Vous m’écoutez Léa?

–  Bien sûr, Monsieur.

–  Parlez nous de ces idées reçues sur le travail que je vous ai demandé de regarder avec les documents signalés.

Léa a perdu de sa superbe:

– Eh bien, quand on travaille, on a forcément un salaire.

–  Tiens, je pensais que cette idée reçue avait été réglée en seconde. Un chef d’entreprise, un médecin, un artisan ne perçoivent pas un salaire, mais une rémunération [honoraires, une partie de leur chiffre d’affaires etc.) . Vous savez aussi qu’un salaire est un revenu du travail, mais il y a aussi…

–  Les revenus du capital, comme les loyers perçus, les dividendes , les intérêts, dit Salim qui se souvient avoir passé un mauvais moment sur la question, en début d’année.

–  Bon, on progresse. Que répondez-vous à ceux qui disent qu’un chômeur indemnisé peut se la couler douce?

–  Que le travail ne donne pas qu’un revenu. C’est essentiel pour l’intégration sociale.

–  Mais encore, Mélanie?

– Eh bien, ça permet de s’intégrer…

Bastien préfère compléter:

–  Le chômage affaiblit les liens sociaux du chômeur, son réseau de sociabilité. Il s’accompagne souvent d’une dégradation des relations familiales, et même de son état de santé. Il peut même favoriser le glissement vers l’exclusion. Qui marmonne?

Pas de réponse.

–  Oui, je vous entends. Bien sûr qu’on connaît tous un tire au flanc, qui traîne toute la journée dans son quartier, mais ce n’est pas la majorité, loin s’en faut. Pour beaucoup, le chômage, c’est un statut social qui se fissure, des difficultés qui s’accumulent.  Autre idée reçue: Pauvreté et exclusion, c’est pareil? Léo, on vous écoute. J’ai dit Léo, pas Léa.

–  D’abord, il faut savoir qu’on parle de pauvreté absolue, mais aussi relative.

–  Précisez, s’il vous plaît.

–  La pauvreté absolue, c’est quand les besoins vitaux sont difficilement ou pas, assurés. Dans nos sociétés riches, il s’agit de pauvreté relative.  C’est le seuil en dessous duquel on ne peut acheter ce qui correspond  aux normes de consommation de la société (biens alimentaires, loisirs, moyens de communication qu’il faut se payer pour vivre « normalement »). Elle est mesurée par une fraction du revenu médian (60%); En résumé, on est pauvre si une personne seule a un peu plus de 1000€ en France. Attention, pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans, la somme n’est pas de 1000€, mais plutôt de 2100 €. C’est ainsi que le taux de pauvreté est de plus de 13%, soit plus de 8 millions de personnes qui heureusement ne sont pas dans une totale misère.

Bastien ajoute que Paugam explique que longtemps, la pauvreté était intégrée dans les pays du sud, il y avait de l’aide de proximité, et moins de stigmatisation. Elle est devenue résiduelle dans les pays à forte croissance, et elle peut être « disqualifiante » dans nos sociétés post-industrielles, où l’emploi précaire se développe et on glisse alors vers l’exclusion.

–  Justement Monsieur, je n’ai pas bien compris le texte sur l’exclusion qui dit que c’est un processus pas un état.

–  Bonne question. Un lieu commun est de penser qu’on est inclus dans le système, ou exclu,  et que c’est facile à repérer. C’est un peu comme si on disait, facile de classer les blancs des non blancs. Ce serait un état point barre. Les sociologues eux mettent en avant des processus. C’est en cumulant des handicaps qu’on glisse vers l’exclusion, mais Castel préfère parler de désaffiliation sociale. Par exemple: un jeune qui poursuit ses études tout en les finançant par un travail a de faibles revenus, qui le feront classer dans les pauvres, mais pas les exclus.Il est intégré familialement et il a un réseau social. C’est quand on cumule vulnérabilité sociale et fragilités familiales et sociales qu’on dévisse dans la société.  Prenons un autre exemple un peu caricatural, j’en conviens. Un cadre bien intégré, après un décès ou divorce perd pied professionnellement et familialement, c’est ce cumul qui peut le conduire à l’exclusion, à la rue. En revanche, un chômeur peut être considéré comme statistiquement  pauvre, sans être exclu. Sa famille, son réseau relationnel l’aident à ne pas sombrer.

–  Et les working poors?

–  Ce sont de gens qui travaillent, mais leur niveau de rémunération est si faible, que cela les situe dans la catégorie des pauvres.
– Pas cool monsieur.

–  Non, pas cool. En France, on évoque à juste titre un fort chômage, mais peu de travailleurs pauvres. En Grande- Bretagne, en Allemagne depuis les réformes Hartz de 2003 2005, on a certes réduit le taux de chômage (en flexibilisant le marché du travail, en obligeant les chômeurs à accepter un travail sous peine de suppression des aides), mais on a multiplié les petits jobs, et le taux de pauvreté a augmenté. En  réduisant les aides sociales, ces pays ont lutté contre la trappe à inactivité (chômage, CDD, intérim, retour au chômage dans lequel on est piégé), mais on a activé la trappe à pauvreté (avec de faibles rémunérations dans lesquelles le travailleur est englué).

Bastien devant les mines accablées par ce petit tour d’horizon, essaie d’arracher un sourire.

–  Rappelez-vous la chanson qui proclamait « le travail, c’est la santé et …

Il s’arrête devant des mines cette fois incrédules d’élèves, qui bien sûr ne l’ont jamais entendue.

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