Les écoles de commerce s'attaquent au « syndrome postprépa »

Après deux ans de labeur intense et de jus de crâne, une partie des élèves de classe préparatoire sont déstabilisés en arrivant en école de commerce. Un « blues » bien connu des business schools, qui, depuis quelques années, multiplient les efforts pour amortir le choc.

Dès la rentrée de première année, les étudiants d'Audencia sont invités à se projeter dans le monde du travail en explorant des sujets soumis par de grands groupes.

Dès la rentrée de première année, les étudiants d’Audencia sont invités à se projeter dans le monde du travail en explorant des sujets soumis par de grands groupes. // © Audencia BS

Après deux ans de labeur intense et de jus de crâne, une partie des élèves de classe préparatoire sont déstabilisés en arrivant en école de commerce. Un « blues » bien connu des business schools, qui, depuis quelques années, multiplient les efforts pour amortir le choc.

Dès la rentrée, la directrice du programme grande école de TBS (Toulouse Business School), Isabelle Assassi, prévient les sortants de prépa. Ils risquent de ressentir un « blues » lorsqu’ils vont commencer leur formation, en première année d’école de commerce. 

Ce mal bien connu a été théorisé depuis des années. Dans aucune école les préparationnaires n’y échappent, et même dans les meilleures. Le profil des étudiants déboussolés ? « De bons élèves qui ont adoré la prépa, ont eu le sentiment de s’y épanouir et sont surpris par ce qu’ils apprennent à l’école« , détaille Isabelle Assassi.

UN CHANGEMENT D’UNIVERS DÉSTABILISANT

Il faut dire que, avec ses promos de plusieurs centaines d’élèves, ses cours techniques consacrés aux fondamentaux de la gestion et ses longues plages horaires réservées aux travaux de groupes ou aux projets associatifs, l’école de management représente un changement brutal d’univers. « En école, il n’y a pas de khôles le samedi matin, moins de devoirs sur table, un peu moins de lectures. Certains disent : ‘On avait besoin de se rassurer par la quantité de contenus' », confie Anne-Sophie Courtier, professeur de droit à Neoma.

« Pour ces élèves qui ont été chouchoutés en prépa, l’arrivée dans un système où il y a beaucoup de liberté et l’obligation de faire des choix est un peu déstabilisante« , complète Jean-François Fiorina, directeur général adjoint de GEM (Grenoble école de management). Conscientes du phénomène, les grandes écoles tentent depuis une dizaine d’années d’amortir le choc.

Entre doubles cursus et histoire du rock

Premier antidote : proposer à ceux qui le souhaitent des lectures ou des exercices supplémentaires. « Tous les professeurs ont été sensibilisés à la question », assure Anne-Sophie Courtier.

Deuxième antidote : mettre en place des doubles cursus. Droit, histoire de l’art, philosophie, science politique, langues étrangères, maths… : la plupart des écoles offrent aux élèves en quête de « nourriture intellectuelle » la possibilité de suivre, en parallèle du cursus, des enseignements ou des programmes d’autres établissements, dans le cadre de parcours aménagés. Cette formule exigeante rencontre son petit succès auprès d’une partie des étudiants, même si certains ont la tentation d’arrêter quand l’activité bat son plein plus tard dans l’année. « Nous offrons 18 places et, chaque année, elles sont pourvues. La majorité des étudiants vont jusqu’au bout », assure Isabelle Assassi.

Pour ces élèves qui ont été chouchoutés en prépa, l’arrivée dans un système où il y a beaucoup de liberté et l’obligation de faire des choix est un peu déstabilisante.
(J.-F. Fiorina)

Audencia, qui a fait du sujet l’une de ses spécialités dans le cadre de l’alliance Centrale Audencia Ensa, offre à ses élèves pas moins de cinq parcours de ce type – sciences de l’ingénieur, droit, lettres, beaux-arts et architecture – à raison d’une journée par semaine chez l’institution sœur. « La première année est un test et, si les conditions sont remplies des deux côtés, les élèves peuvent poursuivre le dispositif, quitte à mettre leur cursus chez nous entre parenthèses pendant deux ou trois ans s’ils souhaitent décrocher un autre diplôme », signale Nicolas Arnaud, directeur adjoint du programme grande école de l’établissement nantais. Autant d’occasions de capitaliser sur son expérience passée ou d’ajouter une corde à son arc, à l’heure où la double compétence est très prisée des entreprises.

Autre solution : miser sur les cours électifs. Pour faire passer la pilule de la comptabilité et préparer les étudiants à la « complexité du monde », de nombreuses écoles ont introduit des enseignements optionnels transversaux de culture générale. À Audencia, les élèves de première année ont le choix entre les doubles cursus, les parcours géographiques (Asie management, Afrique…) ou ces fameux électifs, à raison de deux par semestre : histoire du rock, connaissance du marché de l’art, philosophie des religions ou encore transhumanisme… le catalogue comprend une petite vingtaine de thématiques.

initiation à la pédagogie par projet

Mais, au-delà des matières enseignées, les nouveaux étudiants vivent aussi un choc d’ordre pédagogique. Pour les aider à l’encaisser, l’EM Lyon a imaginé, il y a un peu plus de cinq ans, le programme « RECAPSS » (« Recherches appliquées en sciences sociales »). À peine arrivés, les petits nouveaux doivent réaliser par groupes un travail de recherche sur un thème imposé : la sociologie de l’argent, les rapports des religions au marché, etc.

Encadré par un enseignant-chercheur, cet exercice débouche sur un mémoire, sanctionné par une évaluation et un prix. Objectif de ce programme ? « Faire passer les jeunes du statut d’élève à celui d’étudiant, mais aussi les inciter à développer un regard critique, décrypte Dominique Le Meur, directrice du programme grande école, Avant, le savoir leur était donné. Désormais, ils doivent aller le chercher, l’analyser, quitte à mener des études de terrain pour au final se forger leur propre vision. » C’est aussi l’occasion de s’initier au travail de groupe, au cœur de la pédagogie des business schools.

En l’absence d’expérience professionnelle, ils ont parfois tendance à ne pas voir l’utilité de certains enseignements.
(E. Peyrache)

Par ailleurs, les établissements ont parsemé la première année de séminaires de créativité, start-up week-ends ou autres missions en entreprise. Un moyen d’aider les étudiants à faire le lien entre les concepts abordés en cours et la réalité de l’entreprise : « En l’absence d’expérience professionnelle, ils ont parfois tendance à ne pas voir l’utilité de certains enseignements« , reconnaît Eloïc Peyrache, directeur associé d’HEC. En réponse, l’école a décidé de les confronter, dès le début de la scolarité, à des « expériences de terrain fortes » : voyages à l’étranger, travail avec des entrepreneurs sociaux, etc.

MIEUX INFORMER LES PROFS DE PRÉPA

D’avis d’enseignants et de directeurs, ce cocktail vient progressivement atténuer le « syndrome postprépa » : « En général, au début du second semestre, les élèves qui avaient des inquiétudes commencent à prendre leurs marques et à s’épanouir », assure Nicolas Arnaud, d’Audencia. « Et en deuxième année, à quelques exceptions près [d’orientation notamment], même les plus rétifs à la culture dominante de l’école de commerce ont trouvé l’association ou l’ami(e) refuge« , poursuit Isabelle Assassi.

Reste que pour certains étudiants le choc continue d’être difficile à encaisser. Une persistance qui serait liée « à la méconnaissance de certains professeurs de prépa sur le contenu de la première année », déplore la directrice du programme grande école de TBS. « Il y aurait un gros travail d’information à faire auprès d’eux, mais malheureusement nous manquons de temps… », regrette-t-elle. À Neoma, Anne-Sophie Courtier a amorcé un dialogue en ce sens. À suivre.

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