Oraux : ce qu’attendent les écoles de commerce

C’est un mouvement de fond : même si l’entretien d’une demi-heure devant un jury a de belles heures devant lui, d’année en année les écoles de management font évoluer la façon dont elles font passer les oraux. Volonté d’éviter les réponses stéréotypées, nécessité d’adapter leur recrutement aux nouvelles demandes des entreprises, désir tout simplement de se singulariser, les raisons sont nombreuses. « Nous ressentions une claire insatisfaction quant à la manière dont nous faisions passer les entretiens. Il y a 20 ans que nous n’avions pas fait évoluer les entretiens de motivation. Tout jouer sur un seul entretien de 40 minutes c’était à la fois stressant pour les candidats et frustrant pour nous quand nous nous retrouvions face à des élèves sur préparés. Il nous fallait trouver un moyen de recruter des étudiants possédant les valeurs et les soft skills que les entreprises recherchent et tout particulièrement la capacité à travailler en groupe », explique Emmanuel Métais, directeur de l’Edhec BS qui fait spectaculairement évoluer ses épreuves cette année.

L’accueil des candidats à Rennes SB

Face à cette déferlante de nouvelles façons de faire passer les oraux, les professeurs de CPGE (classe préparatoire aux grandes écoles) s’interrogent sur leur capacité à s’adapter à des épreuves L’APHEC (Association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales) aimerait donc être associée à ces évolutions et que des professeurs puissent participer aux jurys, au moins comme observateurs, pour pouvoir ensuite décrire ce qui est attendu. Une implication d’autant plus nécessaire dans les oraux qu’Alain Joyeux, le président de l’APHEC, les considère comme « ambigus » : « Les oraux évaluent la personnalité du candidat mais aussi sa motivation alors que nos élèves ont parfois du mal à se projeter de manière précises dans l’avenir ». Si ce n’est pas le cas partout, certains jurys demandent en effet aux candidats de définir un projet professionnel alors qu’ils ne connaissent absolument pas le monde professionnel. Et comment répondre à la question « Dans quelle entreprise rêveriez-vous de faire un stage » quand on ne les connaît que de très loin ?

Quelle capacité de travailler en équipe ?

C’est surtout la capacité de travailler en équipe qui est aujourd’hui de plus en plus auscultée comme le prouve la création d’un entretien de groupe par l’Edhec. « Certes nos élèves travaillent en trio pour prépare les khôlles mais le concours reste une épreuve individuelle », remarque Alain Joyeux. Les oraux sont donc toujours aussi anxiogènes car c’est à la fois la première fois de leur vie qu’on demande aux élèves de parler d’eux et leur premier vrai oral depuis l’épreuve de français du bac. Un défi encore plus difficile à relever pour des profils qui ne viennent pas des CSP+ regrette Alain Joyeux : « C’est beaucoup plus simple de parler de ses expériences quand on est habitués aux discussions dans un environnement favorisé et qu’on a voyagé. Nous devons convaincre certains candidats qu’ils peuvent passionner le jury avec des expériences au coin de leur rue quand d’autres au bout du monde peuvent les ennuyer ».

A l’Essec les qualités recherchées chez les futurs étudiants sont d’abord décelées au travers d’un test psychotechnique, qui vient d’être renouvelé cette année, pour apprécier l’intelligence sociale et intellectuelle de chaque candidat. Ensuite le nouvel oral dure 45 minutes. « Tout ne se prépare pas en prépa », explique Jean-Michel Blanquer, alors encore directeur de l’école, pour lequel « un candidat doit d’abord montrer les compétences qu’il a développé tout au long de sa vie, par le sport, par la culture, ses amitiés, ses activités associatives, etc. Nous attendons aussi de sa part de la spontanéité. Nous cherchons surtout à éviter les réponses stéréotypées du « candidat idéal » ! »

Evoluer ou pas ?

« Les candidats sont tous bons, très bien préparés alors ce que nous voulons dans ces oraux c’est de la spontanéité pour voir comment ils réagissent », confie le directeur adjoint de Grenoble EM, Jean-François Fiorina, qui aimerait « privilégier des épreuves qui ne soient pas de la récitation ». Son école a par exemple proposé la création d’une épreuve de géopolitique et de mise en perspective ou la réalisation par les élèves de prépas de travaux en TP qu’ils auraient pu présenter « mais cela n’a pas été accepté car cela irait à l’encontre d’un système où les étudiants sont ultra préparés ». Les oraux de Grenoble EM n’en sont pas moins assez particuliers puisque divisés en trois parties. Dans la première les étudiants choisissent un sujet tiré au sort qui peut aussi bien être le commentaire d’une citation, qu’une question géopolitique, de créativité ou encore un graphique économique. S’ils choisissent la créativité ils doivent construire une histoire à partir de cartes qui peuvent par exemple représenter Grenoble, un œuf et un éléphant. Leur exposé permet de montrer leurs capacités à construire une problématique. « Mais l’épreuve qui les stresse le plus est la deuxième pour laquelle ils doivent choisir l’un des membres du jury et l’interviewer pendant neuf minutes avant de synthétiser leur entretien en une minute », reprend Jean-François Fiorina.

Le soir les oraux sont aussi l’occasion de faire la fête comme ici à BSB

Du côté d’ESCP Europe les oraux – entretien personnel et de motivation plus deux langues vivantes – restent au contraire très classiques. « Nous tenons surtout à tester l’appétence au multiculturalisme et à l’ouverture sur le monde de nos candidats et ces entretiens de personnalité le permettent. Ce que nous cherchons dans les oraux c’est déceler des potentiels qui contribueront aussi à la dynamique de l’école au-delà de leurs propres préoccupations. Il faut avant tout être authentique ! », explique le directeur général de l’école, Frank Bournois, persuadé qu’il est « plus important de bien faire connaître notre mode de recrutement aux professeurs de prépas et à leurs élèves que d’être innovants à la périphérie avec des artifices qui aboutissent à la même question : le candidat a-t-il le potentiel pour devenir un jour cadre dirigeant d’une entreprise ? Là, est la question essentielle car une école telle que la nôtre ne forme pas que des futurs cadres supérieurs, mais bien des futurs dirigeants ! »

A la fin les questions…

Comme partout les candidats de Grenoble EM finissent leurs oraux par un quart d’heures classiques de questions/réponses avec le jury. En 2016 Toulouse BS a innové en demandant aux candidats de choisir un sujet dans une sélection de journaux et de répondre ensuite aux questions du jury. « Cela demande de l’organisation pour leur proposer la presse chaque matin mais cela permet de tester également leur intérêt pour l’actualité », commente Isabelle Assassi, la directrice des programmes de formation initiale de l’école.

En amont de l’entretien, l’ESC Pau fait passer un test de personnalité puis faire parler les candidats d’eux (leurs réussites, leurs échecs, leurs héros, etc.) avant la discussion avec le jury. « Les cinq dernières minutes nous leur demandons de commenter le CV de l’un de nos diplômés qu’ils ont choisi pour qu’ils précisent leur projet et comment ils se voient dans les cinq ans. Souvent, ils ont l’opportunité de rencontrer ces diplômés en jury. Ce moment de partage est précieux », assure le directeur de l’ESC Pau, Sébastien Chantelot.

Comment préparer les candidats ?

Aucun moyen n’étant mis à la disposition des CPGE pour préparer leurs élèves aux oraux, chaque classe prépa a ses propres méthodes. Certaines préparent leurs étudiants toute l’année, d’autres seulement une fois que les écrits sont passés. Au lycée Joffre de Montpellier, on réalise par exemple des sessions avec des parents et des professeurs volontaires les samedis matin de façon qu’à la fin de l’année chaque élève ait passé au moins quatre oraux. De plus des cadres d’entreprise viennent donner des conférences pour présenter leur métier et familiariser les candidats avec leur univers.

Une fois devant le jury, certains candidats se demandent quelle est la légitimité de tel ou tel membre de jury aux oraux qui les ont recalés. « Les épreuves académiques sont évaluées par des professeurs. Pour ce qui est des personnalités issues du monde académique qui font passer les oraux, les candidats doivent comprendre qu’ils sont jugés par des personnes expérimentées qui ont l’habitude de recruter des collaborateurs et donc de les évaluer », leur répond Bernard Ramanantsoa. A l’Edhec les jurys sont toujours composés de trois membres, professeurs et représentants des entreprises habitués à recruter. « Pour les former nous organisons des sessions de formation d’une demi-journée à Lille, Paris et Nice. Pendant l’entretien collectif chaque membre du jury est dédié à l’observation de deux candidats », explique Emmanuel Métais. Les jurys d’ESCP Europe sont composés d’anciens, de professeurs et de spécialistes des ressources humaines. « Ils doivent se poser la question « Avant de rejoindre une entreprise, ce candidat va t-il / elle pleinement bénéficier du dispositif pédagogique de l’école? » », confie Frank Bournois.

« Mais on a beau faire les jurys sont forcément subjectifs et on n’est jamais surs d’être au point », remarque Alain Joyeux, qui a déjà vu un « candidat avoir 5/20 à l’Essec puis 17/20 à ESCP Europe à quelques jours d’intervalle ». En dépit des briefings qu’on leur fait, les critères d’évaluation ne sont forcément pas les mêmes selon les jurys. Un vrai souci pour des épreuves fortement coefficientées qui représentent « quasiment un deuxième concours ».

Olivier Rollot

Le fameux « triptyque » d’HEC

D’aucuns affirment que les oraux d’HEC sont les seuls vraiment difficiles. Depuis une quarantaine d’années, le triptyque d’HEC (ainsi appelé parce qu’il rassemble trois candidats dans le même oral) angoisse et fascine les candidats. « Initialement créé pour tester leur capacité à articuler rapidement un raisonnement sur des sujets dont on voulait, à l’origine, gommer le côté culturel, il pouvait alors donner lieu des questions telle « Faut-il interdire les tondeuses le dimanche matin ? » plutôt que sur une citation qui avantage forcément celui qui la connaît et y a déjà réfléchi. Depuis nous sommes un peu revenus sur ce point », confie Bernard Ramanantsoa, l’ancien directeur général d’HEC.

Les trois candidats vont successivement jouer trois rôles différents pendant une demi-journée d’oral. Le « convaincant », qui a préparé (pendant ¼ d’heures) et présenté l’exposé sur le sujet proposé est interrogé par le « répondant » qui découvre le sujet et doit montrer sa capacité à entrer très vite dans le débat. « C’est aussi l’occasion de construire ensemble sans se détruire. Il faut être coopératifs et surtout ne pas exprimer une quelconque agressivité », conseille l’ancien directeur. Enfin on teste chez le troisième candidat, l’« observateur », sa capacité à mesurer la situation et à bien comprendre ce qui s’est passé entre le « convaincant » et le « répondant ».

De plus HEC fait passer des oraux de maths à des candidats qui ont déjà été testés deux fois à l’écrit. « L’oral permet de tester d’autres capacités. On teste par exemple la rapidité de réaction des élèves avec un prof qui peut les « challenger » un peu. C’est surtout une façon d’offrir à chacun des occasions variées de mettre en valeur ses talents : cela minimise sensiblement le côté « pile ou face » quand il n’y a qu’une seule épreuve », commente encore Bernard Ramanantsoa.

 

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