La fin des calculatrices programmables au bac 2018 : une mesure contre-productive

LordFerguson (CC BY-SA 2.0)

Elles s’appellent TI-83 Premium, Casio Graph 35+ ou HP. Elles étaient l’accessoire indispensable des élèves rentrant au lycée. Censées servir à des calculs scientifiques complexes, elles permettaient le plus souvent de jouer à une version 2D et hachée de Super Mario ou de Snake et d’entrer des anti sèches en vue du bac.

Triste nouvelle : la plupart des calculatrices programmables actuellement en circulation sont bonnes pour la poubelle. La raison ? Elles seront interdites aux épreuves du bac 2018…

Pas de panique, donc, si vous passez votre bac en 2017, vous pouvez toujours suivre mes conseils pour remplir intelligemment votre calculatrice.

Une circulaire pour empêcher la triche

L’affaire avait fait grand bruit il y a deux ans. Dans une circulaire, le Ministère de l’Education Nationale annonçait que seules seraient autorisées les calculatrices de type collège – ne permettant pas le stockage de programmes – ou bien certaines calculatrices programmables disposant d’un « mode examen » neutralisant temporairement la mémoire et déclenchant un système de led clignotante.

L’objectif de cette réforme semble clair : empêcher les élèves de stocker des programmes de pompe dans leur calculette en vue des épreuves du bac. Du tableau de variation d’une fonction de maths, au convertisseur d’unités physiques, en passant par le calcul des racines d’une fonction du second degré : des programmes prêts à être téléchargés sont disponibles partout sur internet.

Pourtant, cette décision radicale du gouvernement me paraît hautement contre-productive.

Les programmes de triche n’ont AUCUN impact sur les notes des candidats

D’abord, parce que l’impact des programmes de triche sur les notes des candidats est loin d’être prouvé. Les épreuves du bac ne sont pas faites pour recracher bêtement du cours mais, au contraire, pour analyser et comprendre un problème.

Que ce soit en maths ou en physique, épreuves où la calculatrice est souvent autorisée, les énoncés ne posent que très peu de questions de cours. L’élève qui aurait recopié l’intégralité de ses cahiers dans sa calculette ne sera pas avantagé. Il risque surtout de perdre du temps à rechercher une formule ou une définition noyée dans des lignes et des lignes de cours.

Mais au contraire l’élève un peu plus sérieux, ayant travaillé et assimilé son cours, pourra utiliser certaines fonctions de ces calculatrices programmables comme un appui, un secours. Par exemple, je suis intimement convaincu que bon nombre d’élèves ont été sauvés de mini-catastrophes par l’utilisation astucieuse de certains programmes leur ayant permis de se rendre compte qu’ils étaient sur le point de  commettre une étourderie.

Une décision facilement contournable

Et puis cette décision donne franchement le sentiment d’être à deux vitesses. D’un côté, on donne l’impression d’interdire fermement les calculatrices programmables au bac. Mais en réalité, on laisse la porte ouverte à des modèles plus sophistiqués, et donc plus onéreux, censés empêcher l’accès à la mémoire pendant les examens avec des systèmes de leds clignonantes.

Mais tout un chacun s’imagine bien que des élèves malins réussiront, sans grandes difficultés, à détourner cette sécurité. Xavier Andréani, administrateur du forum TI-Planet, nous en dit plus sur ces voies de contournement. « D’après la circulaire, les élèves seront censés passer en mode examen dans la salle, à la demande de l’examinateur, et pas avant. Car, si tous les programmes entrés avant le passage en mode examen sont supprimés de la calculatrice, tous les nouveaux programmes que l’on écrit après le passage restent en mémoire. Dès lors, il suffira aux élèves de passer en mode examen chez eux, d’ajouter autant de programmes qu’ils le souhaitent ensuite et d’arriver dans la salle avec une calculatrice déjà en mode examen », confie-t-il. «  Il sera très facile de passer outre la vigilance des examinateurs », ajoute-t-il. Ainsi, pas besoin d’être un as de la programmation pour contourner la circulaire.

Dès lors, il y aura dans les salles d’examens trois types d’élèves : ceux qui, pour faire face aux sujets, n’auront qu’une vielle calculatrice collège peu performante et peu adaptée aux exigences du lycée. Ceux ensuite qui, disposant de plus de moyens, auront une calculatrice programmable en « mode examen » et qui seront plus efficaces face aux questions. Et ceux enfin qui auront une calculatrice programmable censée être en « mode examen » mais qui, l’ayant bidouillée, continueront à profiter des programmes de triche.

Une sélection par l’argent

Et puis n’ayons pas peur des mots. Ces nouvelles dispositions vont opérer une sélection par l’argent aux antipodes de la visée égalitaire des épreuves du bac. Jusqu’à présent, de nombreux élèves achetaient ces calculatrices d’occasion, ou bien se les transmettaient dans les familles. Désormais, seuls les foyers disposant du budget suffisant pourront garantir à leur enfant un matériel performant pour les examens. Les autres devront se contenter d’un matériel mal-adapté.

Une sélection par l’argent confirmée par Xavier Andréani. « Il faut savoir que jusqu’à présent certaines calculatrices programmables bas de gamme ne proposaient pas toutes les fonctionnalités des modèles plus onéreux comme le calcul vectoriel ou la distribution des probabilités binomiales. Du coup, les élèves ajoutaient des programmes dans la mémoire de leur calculette pour avoir les mêmes fonctionnalités que leurs camarades ayant des modèles plus sophistiqués. Désormais, ce ne sera plus possible ».

Ainsi, avec la généralisation du Mode examen, on aboutit à une rupture d’égalité entre les candidats. L’argent déterminera, désormais, les fonctionnalités utilisables pendant le bac.

Lobby, vous avez dit lobby ?

Pour terminer, je souhaite bon courage aux surveillants des épreuves pour réussir à s’en sortir avec ces histoires de passage en mode examen. J’imagine déjà les 40 élèves d’une salle levant leur calculatrice en l’air en début d’épreuve pour montrer que la led ne clignote pas, puis passant en mode examen et relevant la calculatrice pour montrer que la led clignote bien. Ça donnera un petit côté Vegas aux salles d’examen. Et au fait, si la led se casse comment les examinateurs réagiront-ils ?

Petite anecdote, certaines calculatrices ne disposent pas d’une, mais de plusieurs leds clignotantes. « Avec certains modèles, il est possible de passer en mode examen en conservant ses programmes en mémoire, explique Xavier Andréani. Dès lors, c’est une led verte qui clignote. Si on a supprimé ses programmes, c’est une led rouge qui clignote ». Les examinateurs devront-ils avoir toutes les notices de calculatrices pour s’assurer de la conformité des candidats ?

Bref. Contrairement aux leds clignotantes, cette décision n’est pas brillante. Le Ministère aurait dû aller plus loin en interdisant purement et simplement les calculettes au bac, ou s’abstenir. Mais cette demi-mesure ne satisfait personne…

SAUF, peut-être, les constructeurs de calculatrices. Eux doivent être pleinement satisfaits par cette mesure qui va permettre un renouvellement total du parc de calculatrices scientifiques – car la plupart actuellement en circulation ne disposent pas du mode examen. L’assurance d’une belle augmentation du chiffre d’affaires l’an prochain. Lobby, vous avez dit lobby ?…

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