Médiation scientifique : quand la recherche (s')amuse

Pour sa deuxième édition, le forum des nouvelles initiatives en médiation scientifique organisé le 14 juin à Paris par le CNRS et la CPU a mis en avant des projets qui permettent aux chercheurs et au public de se découvrir. Créativité, espièglerie et passion étaient à l’honneur. Retour sur cinq exemples.

Le projet ANR Visuall analyse la réception des oeuvres d'art, via une application,

Le projet ANR Visuall analyse la réception des oeuvres d’art, via une application, « Ikonikat » // © Claire-Lise HAVET/Musée du Louvre-Lens/IKONIKAT/CNRS Photothèque

Pour sa deuxième édition, le forum des nouvelles initiatives en médiation scientifique organisé le 14 juin à Paris par le CNRS et la CPU a mis en avant des projets qui permettent aux chercheurs et au public de se découvrir. Créativité, espièglerie et passion étaient à l’honneur. Retour sur cinq exemples.

#1 – La réalité virtuelle au service du patrimoine

Chausser des lunettes et arriver au Moyen-Âge : c’est ce que permet le projet « Le graffiti révélé », piloté par Laura Louvrier, membre associée de l’Irhis (Institut de recherches historiques du Septentrion, placé sous la cotutelle du CNRS et de l’université Lille 3). L’objectif : faire découvrir le château de Selles, à Cambrai. Cet édifice datant du XIIIe siècle est exceptionnel en Europe par le nombre d’inscriptions et de gravures médiévales présentes sur ses murs.

Recouvert aujourd’hui par le palais de justice de la ville, le site n’est plus accessible au public depuis 2010. Outre l’aspect touristique, l’enjeu du projet, développé dans le cadre du label « ville d’art et d’histoire » obtenu par Cambrai en 1992, est également patrimonial. Ces graffiti, souvent le fait de prisonniers, sont en effet en voie de dégradation accélérée. L’idée est ici de produire une visite virtuelle du château, grâce à des lunettes mises à disposition, dans un espace dédié du Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP), dont l’ouverture n’est pas prévue avant fin 2018.

Actuellement, seule l’une des tours du château peut être « visitée » en se déplaçant lunettes de réalité virtuelle sur nez, mais l’objectif est de permettre une découverte complète du site. « Les premiers retours sont très positifs. Les gens souhaitent parfois encore plus de réalisme, ils aimeraient pouvoir toucher les parois », explique Laura Louvrier.

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Pour parvenir à ce résultat, des centaines de photos numériques ont été réalisées et de nombreux acteurs sont intervenus: le service régional d’archéologie de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) des Hauts-de-France, la société de communication VoxCell, la ville de Cambrai, le ministère de la Culture, et Pictanovo, communauté de l’image en Nord-pas de calais, principal financeur, dans le cadre de l’appel à projet « expériences interactives ». 

#2 – La thèse, sujet de comédie musicale

« Rien ne me disposait à devenir l’auteur d’une comédie musicale », explique Joël Cohen, docteur en mathématiques. Avec Guillaume Geoffroy, doctorant dans la même matière, il a écrit « From Marseille to Vegas », un « spectacle musical mathématique » qui raconte les affres de la vie de deux doctorants décidant de lâcher leur thèse pour tenter leur chance à Las Vegas. Un pitch et une forme plus qu’originaux pour traiter un sujet plutôt sérieux.

Le spectacle a été créé au sein de l’association PiDay, présidée par les deux auteurs et qui importe depuis 2013 en France le « jour du nombre Pi », célébré aux États-Unis le 14 mars chaque année (en référence à la valeur de Pi, 3,14). « Aux États-Unis, cet événement est devenu une sorte de fête des maths, de fête de la science ou de fête des geeks ; nous avions envie de le populariser ici », explique Joël Cohen.

Le résultat, tout en musique, en danse et en chansons, fait rire et permet d’amener tous les publics à se questionner sur les mathématiques… ainsi que sur le quotidien des chercheurs.

#3 – Un « documenteur » pour parler de préhistoire différemment

À l’heure de l’invasion des « fake news », le pari était osé ! Avec la complicité d’un réalisateur, le préhistorien Nicolas Teyssandier a cosigné le scénario d’un film diffusé sur Arte le 1er avril 2017, et toujours visible en ligne, « Le fils de Neandertal ou le secret de nos origines ». Une date qui ne devait rien au hasard, car le film, qui prenait toutes les allures d’un documentaire classique, partait en fait d’une découverte imaginaire.

« On raconte la découverte d’une sépulture de femme homo sapiens sapiens, morte en couches et ayant donné naissance à un bébé néandertalien, explique le chercheur au laboratoire de Travaux et recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (CNRS – université Toulouse Jean-Jaurès). La découverte est fausse, mais la majorité des informations qui sont ensuite données sur les néandertaliens, par exemple, sont vraies. Il y a tellement de docu-fictions qui parlent de préhistoire en évoquant de façon univoque l’évolution humaine que je trouvais intéressant de prendre le contre-pied.« 

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À l’arrivée, un « documenteur » qui se termine sur une intervention brute du chercheur, face caméra, pour dévoiler la supercherie aux téléspectateurs. « Les réactions ont été assez importantes et contradictoires », souligne Nicolas Teyssandier, qui avoue avoir éprouvé du plaisir à ne pas prendre son objet de recherche au sérieux. « Les sciences sont de plus en plus techniques, on peut vite se faire prendre à notre propre jeu et se présenter comme les sachants, alors que l’autorité scientifique est une construction« , explique-t-il.

Le chercheur souligne cependant son désir de voir se poursuivre le projet sous forme de support pédagogique. « Nous avons mis en ligne beaucoup de ressources sur le site d’Arte, mais on pourrait imaginer quelque chose pour les scolaires, pour développer l’esprit critique. » La démarche a de quoi interpeller la communauté scientifique, éprise de rigueur. Le forum des NIMS (nouvelles initiatives en médiation scientifique) a d’ailleurs été l’occasion de débattre du possible compagnonnage entre humour et recherche, pas si évident pour certains.

#4 – La recherche au service de la médiation dans les musées

Comment regarde-t-on un tableau ? Qu’est-ce qui attire notre œil en premier ? Ce sont ces questions qu’a voulu creuser Mathias Blanc, chercheur à l’Irhis, dans le cadre du projet ANR Visuall. Ici, l’objet de recherche n’est pas le mouvement des yeux, mais bien la façon dont chacun pense regarder un tableau, en partant notamment de l’hypothèse que celle-ci varie avec les époques.

Pour ce faire, une application a été développée, « Ikonikat ». Via une tablette tactile, des visiteurs du Louvre-Lens ont participé à cette « enquête de réception » : dans le musée, face aux œuvres, ils devaient entourer les zones du tableau qui les attiraient en premier, à partir d’un fond neutre, puis à partir d’une représentation du tableau.

« On note que les zones désignées par les visiteurs ne correspondent pas au mouvement des yeux relevé par oculométrie. À notre époque, on n’est peut-être pas capable de soutenir le regard, comme avant, avance Mathias Blanc. En outre, les résultats quant aux zones désignées sont différents entre les visiteurs ‘profanes’ et ceux plus avertis. » Un tableau du XVIIe siècle représentant une leçon de musique sera ainsi plutôt perçu comme une rencontre entre deux fiancés par certains visiteurs, plus attirés par la jeune femme et le jeune homme à sa droite que par le musicien à gauche du tableau…

L’objectif, grâce à ces résultats, est de faire évoluer la médiation dans les musées, pour s’adresser à un public diversifié et non expert.

#5 – Observer le passage des météores grâce aux particuliers

C’est un nouveau développement du programme collaboratif de sciences « 65 millions d’observateurs », porté par le MNHN (Muséum national d’histoire naturelle). Après « Vigie nature », « Vigie mer » et « Vigie nature école », le dispositif « Vigie ciel » a été lancé pour accompagner le projet Fripon (pour Fireball Recovery and Interplanetary Observation Network), financé par l’Agence nationale de la recherche.

Ce projet d’astronomie vise à détecter les météores dans le ciel et tenter de récupérer des fragments de météorites au sol. « Cent caméras ont été installées pour assurer un maillage régulier du territoire », explique Sylvain Bouley, enseignant-chercheur au laboratoire Géosciences Paris-Sud et chef du projet Fripon. « Nous nous sommes souvent appuyés sur les clubs d’astronomie amateurs. »

Projet Fripon

À partir de là, Vigie ciel a été lancé afin de recouper les observations de « bolides », autre nom des grosses météores, dans le ciel. Le principe permet à tout particulier motivé d’envoyer des relevés d’observation via le web. « Nous avons mis à disposition des mallettes pédagogiques qui circulent pour que tout le monde puisse s’emparer du sujet », explique le chercheur.

Une science participative basée sur l’utilisation du numérique, mais qui crée localement des effets d’entraînement. « L’observation d’un bolide le 6 août 2016 a eu des retombées très intéressantes », raconte Sylvain Bouley : « Nous avons passé une semaine dans la région de Roanne (42) et beaucoup d’habitants ont participé à la battue pour rechercher les éventuels cailloux. La presse locale en a parlé et, depuis, quelque chose s’est enclenché sur place. » Un bel exemple d’aller-retour entre terrain de recherche et population.

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