« Au fait madame, ils viennent quand les migrants ? »

Claire Audhuy, auteure de pièces de théâtre et directrice artistique de la compagnie Rodéo d’âme, a mené trois projets avec des élèves à Hénin-Beaumont, commune qui a voté la charte «  Ma commune sans migrants  », dans le cadre d’une résidence d’écriture mise en place avec l’Éducation nationale. Des projets engagés et courageux.

Où puisez-vous l’énergie pour aller à Hénin-Beaumont monter des projets avec des enfants de frontistes et des primo-arrivants ?

Cela m’enthousiasme toujours de rencontrer de nouvelles personnes, surtout de jeunes citoyens en devenir à qui il m’importe de proposer de nouveaux horizons. Un projet théâtral est toujours une intense aventure humaine ; quand il se double d’une aventure citoyenne, c’est encore plus enrichissant.

Quels étaient ces projets ?

Un projet avec des CE2, à Montigny-en-Gohelle à côté d’Hénin-Beaumont. Un véritable défi : comment parler des réfugiés, de l’exil, avec des enfants aussi jeunes ? J’ai choisi de monter une pièce pour marionnettes qui s’appelle Un notre pays et qui raconte l’histoire de P’tit bonhomme et de Maman-coquelicot qui doivent quitter leur village en guerre et prendre la route de l’exil.

La pièce documentaire Bienvenue à Hénin-Beaumont fait, quant à elle, se rencontrer des collégiens et leurs camarades primo-arrivants : chacun raconte ses réticences, ses peurs, sa découverte de l’autre et ce que cette rencontre a changé dans sa vie.

La pièce documentaire D’où on vient, enfin, se centre sur ce que des élèves sont allés chercher du côté de leurs racines familiales. Elle donne la parole à leurs grands-parents, arrière-grands-parents. Chacun retrace ses racines et, au final, en entendant les parcours de toutes les familles, ils sont amenés par eux-mêmes à tirer leurs conclusions : on est tous, à un moment ou un autre, migrants, petits-fils de migrants, ou arrière-petits-fils de migrants.

C’est donc possible de travailler en contexte scolaire sur ces questions ?

Oui, à condition de dépasser le ton professoral : je ne fais pas cours et je n’ai pas de leçon à leur faire apprendre. Le point de départ consiste à faire avec ce qui est, sans jugement moral. Il s’agit de passer à une mise en situation où ils font leur propre expérience, deviennent acteurs de ces réalités-là, pour que leurs propres conclusions leur servent de déclencheur pour évoluer. Ils deviennent amis avec des migrants, ils les défendront d’autant mieux ensuite.

Je travaille bien évidemment avec les équipes pédagogiques. Pour Bienvenue à Hénin-Beaumont, j’ai travaillé avec le professeur de français, celui de français langue étrangère, les professeurs d’arts plastiques, de musique. Faire entrer les arts est important : les élèves ont peint les primo-arrivants. Si on met deux élèves l’un en face de l’autre, ils sont gênés, ne vont rien avoir à se dire. Mais passer par une activité, donner quelque chose à faire, modifie le regard. Que le Français fasse le portrait de son camarade étranger permet de tisser les liens : on regarde l’autre, on le scrute, mais avec bienveillance pour créer quelque chose : son portrait.

Est-ce que cela fait aussi bouger les choses du côté des adultes ?

L’immense majorité des parents était frontiste. Certains ne sont pas venus au spectacle de fin d’année voir leur enfant, parce qu’ils refusaient de voir des migrants à côté d’eux. Mais il y en a tout de même qui se sont déplacés. Et qui ont évolué grâce à ce que leur enfant disait, à partir de son expérience vécue. Il y a aussi eu toutefois des grandes ruptures dans certaines familles, des grandes tensions. Une adolescente est arrivée en larmes le jour de la première : «  Maman ne vient pas, c’est dégueulasse, parce qu’elle m’a obligée à l’accompagner au meeting de Marine Le Pen à Lille. J’étais obligée. Et quand moi je fais ma pièce de théâtre avec Ibrahim et Manal, elle ne veut pas venir !  » C’était dur !

Vous gardez confiance dans les possibilités d’évolution ?

Sans hésiter, oui ! Il ne faut jamais désespérer. Ce qui a été possible à Hénin-Beaumont le sera partout ailleurs. Quand j’ai annoncé à mes élèves français que des primo-arrivants allaient entrer dans leurs classes, ils m’ont demandé pourquoi je leur faisais ça. La plupart d’entre eux étaient tendus. Et puis j’ai ouvert la porte : les migrants sont entrés, ils sont allés en face de leurs camarades. On a commencé à faire les portraits. Au bout de dix minutes, une élève française m’a demandé : «  Au fait madame, ils viennent quand les migrants ?  » La méfiance avait duré quelques secondes. À voir qu’ils étaient comme nous, respiraient comme nous, les réticents s’étaient calmés, avaient commencé à échanger et à rigoler, à vivre la rencontre. Et tout ce que le Front national avait pu distiller de peur, de préjugés, de défiance, avait disparu. Après, on a cimenté ça au fil des répétitions, en écrivant les textes, en partant en tournée avec eux ; ils ont joué à Hénin-Beaumont mais aussi à Montigny-en-Gohelle, à Oignies, ça crée des liens de partir des journées entières tous ensemble : on partage le piquenique et puis, s’il manque quelqu’un de la troupe, ce n’est pas possible ! On est à égalité, tous membres de la même troupe, de la même équipe, du même projet. Le faire ensemble a permis le vivre ensemble.

Propos recueillis par Nicole Priou

Pour en savoir plus

Entretien avec Claire Audhuy

Rodéo d’âme

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